Chroniques
Après un premier 45 tours en 1963, Dominique Grange commence une carrière de chanteuse. Mai 68 vient tout chambouler : elle décroche alors de tout ce qu’elle faisait jusque là pour militer au sein de la gauche prolétarienne, un engagement radical auquel elle va rester fidèle (cf. la longue interview dans Je chante n° 3 spécial 68). Devenue chanteuse « engagée à perpétuité », elle ne réenregistrera qu’au début des années 80.
En 2008 paraît le livre-disque N’effacez pas nos traces, 1968-2008, chansons de Dominique Grange mises en images par Tardi. dans le même esprit voilà Des lendemains qui saignent, projet collectif qui rend hommage aux combattants de la Grande Guerre : Dominique Grange mélange chansons d’époque et compos personnelles. Elles sont illustrées par des dessins originaux de Tardi (son compagnon depuis 30 ans) et replacées dans leur contexte par l’historien Jean-Pierre Verney.
Un beau livre-CD qui comporte aussi des photos de la Grande Guerre prises par Pierre-Elisée Grange, le grand-père de Dominique, médecin et photographe amateur. On comprend que tout ce qui concerne la vie des poilus intéresse Dominique Grange, la touche et la révolte. Elle signe trois chansons : Petits morts du mois d’août, qui évoque les premières grandes vagues de mort d’août 14, Le ravin des enfants perdus, chanson inspirée par le village martyr de Vauquois dans la forêt d’Argonne, et Laisse-moi passer, sentinelle !, qui raconte l’histoire d’une jeune femme enceinte qui remonte les lignes pour retrouver son mari et découvre qu’il va être fusillé pour l’exemple, pour avoir refusé de monter à l’assaut...
Pour les chansons d’époque, Dominique Grange a sélectionné des chansons à contenu politique ou militant. Bien sûr, l’emblématique Chanson de Craonne, chanson de révolte qu’un ou plusieurs anonymes écrivirent vers 1917 sur un air de valse populaire composé par Charles Sablon en 1911, mais aussi La grève des mères (1905) et La butte rouge (1923) de Montéhus, un des chantres du combat social de l’époque, ou Fraternité de Sébastien Faure (années 1900), sorte d’appel à un monde nouveau de cet anarchiste issu d’une famille de la haute bourgeoisie catholique. Citons aussi la première version du Déserteur de Boris Vian (1954) avec une fin beaucoup plus résistante que celle de la version qu’on connaît :
« Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je tiendrai une arme
Et que je sais tirer »
Soyons honnêtes, Dominique Grange n’est pas une grande chanteuse; la justesse est parfois approximative (cf. sa version de Tu n’en reviendras pas d’Aragon-Ferré, loin de celle de Ferré ou d’Ogeret) mais, bien soutenue par Philippe Mira (piano), Nathanaël Malnoury (contrebasse), Benoist Raffin (batterie, percussions) et Olivier Manoury (bandonéon), elle sait nous faire partager ses convictions et ses émotions dans l’interprétation de ces chansons poignantes. Tardi et Verney « éclairent et prolongent les chansons enregistrées » (Lucien Séroux, préface). Outre ses dessins, Tardi dit entre les chansons des textes incisifs extraits de son album Putain de guerre ! (journal idéal d’un fantassin français), sur fonds de musiques improvisées.
Un livre-CD indispensable, of course !
Francis Couvreux
• Des lendemains qui saignent. Chansons : Dominique Grange. Dessins : Tardi. Textes : Jean-Pierre Verney. Livre-disque Casterman, 2009.
•Disponible aussi en simple CD (Juste une Trace / AMOC).

dimanche 24 janvier 2010
Les lendemains qui saignent : le nouveau disque de Dominique Grange