P
arler de Jacques Canetti, c’est évoquer plus d’un demi-siècle de chansons. Entré chez Polydor, au début des années 30, par le biais d’une petite annonce (« On cherche jeune homme aimant la musique »), le jeune Canetti ne restera pas longtemps confiné à la rédaction des étiquettes de 78 tours. Sa notoriété naissante, il la doit à un impressionnant coup de bluff ! Apprenant la visite de Marlène Dietrich dans la capitale, il se rend à son hôtel et finit par obtenir de la star qu’elle enregistre deux chansons en français. Amusée par le culot de ce « funny little boy », Marlène accepte. Mais les chansons n’existent pas encore ! Sûr de lui, Canetti contacte alors Jean Tranchant (l’auteur) et Wal-Berg (le compositeur) qui concoctent rapidement les deux titres que gravera L’Ange bleu (Je m’ennuie et Assez).


En 1936, Marcel Bleustein-Blanchet le nomme directeur des programmes de Radio-Cité, une station privée qu’il vient de créer. C’est à travers les nombreux radio-crochets de Radio-Cité (« Le Music-Hall des Jeunes ») que Jacques Canetti remarque Charles Trenet et lance la jeune Édith Piaf qui enregistre ses premières chansons chez Polydor. Amateur de jazz, il organise les concerts parisiens de Freddy Johnson, Louis Armstrong, Cab Calloway, Duke Ellington...

En 1947, il crée à Pigalle le théâtre des Trois-Baudets qui, pendant une quinzaine d’années, va révéler le meilleur de la chanson (et du rire, ne l’oublions pas) d’après-guerre. Félix Leclerc (qu’il découvre au Canada), Georges Brassens (que lui emmène Patachou), Les Frères Jacques, les Quatre Barbus, Mouloudji, Catherine Sauvage, Henri Salvador, Boris Vian, Jacques Brel, Philippe Clay, Guy Béart, Anne Sylvestre, Serge Gainsbourg, Boby Lapointe... Elle est longue la liste des artistes découverts, signés et soutenus par Jacques Canetti, en dépit, souvent, du manque d’enthousiasme des dirigeants de sa maison de disques.


L’inconscience...

Confiant en son flair, estimant que ce qu’il aime, le public pourra l’aimer, solitaire et autoritaire, doué d’une certaine dose d’inconscience (« une qualité absolument indispensable »), Jacques Canetti, qui sélectionne les artistes à partir de leur écriture, ne fonctionne qu’au feeling.

« Je pars du point de vue que, à tort ou à raison, la première décision que l’on peut avoir, notamment dans notre métier, est la bonne. Moi, je ne peux pas aimer quelqu’un, ou une chanson, comme ça, par habitude. (...) Il y a énormément de gens, surtout parmi ceux qu’on appelle les “décideurs”, qui attendent beaucoup et ergotent avant de savoir ce qu’ils veulent, ce qu’ils vont décider... Ma façon de voir facilite les choses : tout de suite, les gens savent que c’est oui ou que c’est non. »


Capter la chance...

Est-ce que « l’aventure Canetti » pourrait se passer de nos jours ? S’il a certes bénéficié d’un contexte favorable, Jacques Canetti croit beaucoup à la chance. « Je crois surtout à l’obligation de capter la chance au moment où elle se présente et ne de pas commencer à discutailler... La plupart des gens ne savent pas et ne se rendent pas compte que la chance se présente une ou deux fois dans une vie. »

Bien entendu, l’époque n’est plus la même, mais quel directeur artistique (y’en a-t-il vraiment aujourd’hui ?) aurait le cran (et le pouvoir) de dire à un inconnu dont il vient d’écouter les chansons à la guitare (contexte impensable de nos jours) : « Voulez-vous passer ce soir aux Trois Baudets ? » et lui faire rapidement enregistrer un premier 33 tours ? Et un second et un troisième, en attendant que le succès public arrive. Canetti osait miser sur des inconnus car il savait détecter chez eux les qualités qu’eux-mêmes ne savaient peut-être pas mettre en valeur...

En 1963, il quitte volontairement Philips et crée, à l’âge de 54 ans, sa propre maison de disques. Il permet ainsi à Jeanne Moreau, actrice de renom et chanteuse occasionnelle dans Jules et Jim, de mettre un pied durable dans la chanson avec des chansons signées Rezvani (J’ai la mémoire qui flanche). La même année, il donne à Simone Signoret l’occasion d’enregistrer une version mémorable de La voix humaine. Le texte de Cocteau, l’interprétation bouleversante de Signoret font de cet enregistrement quelque chose de proprement inouï : on ne voit pas passer les 47 minutes ! Avec ces deux 30 cm, les productions Jacques Canetti obtiennent deux prix du disque, les premiers d’une longue série...



L’intégrale Boris Vian

L’année suivante, Canetti entame une œuvre ambitieuse : l’intégrale enregistrée des chansons de Boris Vian. Il convainc un comédien dans la force de l’âge, encore un, de se lancer dans la chanson. Si le premier album, entièrement dédié à Vian, attire poliment l’attention sur lui, le second, sorti en 1967, consacre un grand interprète et lance définitivement des auteurs comme Moustaki ou Dabadie. Bourré d’excellentes chansons (Sarah, Le petit garçon, Les loups sont entrés dans Paris...), ce second album de Reggiani est un énorme succès commercial et relance, dans le public, le goût de la chanson « écrite ».

Il ne faudrait pourtant pas croire que Jacques Canetti ne s’intéresse qu’aux seuls artistes confirmés ou « sur le retour » ! En 1965, il est sensible au café-théâtre naissant et découvre ainsi Jacques Higelin et Brigitte Fontaine sur la minuscule scène de la Vieille Grille. Il leur fait enregistrer le répertoire de Vian mais aussi leurs propres chansons (Dévaste-moi) ou celles de Marc Moro (Priez pour Saint-Germain-des-Prés, Polémiquons, Beatnik, Jolie fleur du mois de mai), qui reflètent bien l’esprit de l’époque.

Il signe aussi Eric Robrecht, pianiste talentueux et compositeur de sublimes chansons de Bernard Dimey (Et remettez-nous ça), ou des auteurs-compositeurs-interprètes comme Stéphane Varègues, Antoine Candélas, Jean Bourbon ou Bruno Brel, le neveu du Grand Jacques... 

C’est grâce à Canetti que les chansons du québécois Georges Dor seront connues du public français (La Manic) et que le récital au Théâtre de la Ville de Cora Vaucaire sera publié (1973). Tout en poursuivant son intégrale Vian, Canetti fait enregistrer douze chansons inédites de Prévert, mises en musiques par le grand guitariste Sébastien Maroto, à une institutrice inconnue — Zette, c’est son nom. Cet album sorti en 1975 préfigure la « collection Prévert » initiée dans les années 80, avec l’arrivée du CD.


La musique d’abord

Associé à la « chanson à texte », Jacques Canetti est, paradoxalement, très sensible à la musique, à la mélodie : « Quand j’entends une chanson, je suis d’abord conditionné par la musique. Je continue à penser que c’est grâce à la musique que la chanson peut s’épanouir, pas au texte. Quelqu’un m’a donné complètement raison : Brassens. »

Véritable révélateur de la chanson française moderne d’après-guerre, précurseur des producteurs indépendants à partir des années 60, Jacques Canetti nous a quittés en 1997. On n’oubliera pas la silhouette de ce « funny little boy », ainsi que l’avait surnommé Marlène Dietrich. Malgré son âge, Jacques Canetti avait conservé une curiosité de « jeune homme aimant la musique » et aimait fréquenter les petits lieux de chanson.

Trente-cinq ans après la création de son label, ses productions demeurent, riches d’un catalogue original, qui ne demande qu’à être exploité. « Qu’est-ce que ça veut dire “bonne chanson” ?, aimait à dire Jacques Canetti. La bonne chanson, c’est celle qui dure quinze, vingt ou trente ans, qui reste, qui n’a pas d’âge. »


Raoul Bellaïche


• Un coffret. Jacques Canetti : Mes 50 ans de chansons. 4 CD + DVD inédits. Livret 24 pages avec documents rares et affiches des Trois Baudets. Productions Jacques Canetti, distribution Because / Warner.


• Un livre. Jacques Canetti : Mes 50 ans de chansons française. Flammarion, collection Pop culture, 176 pages. Vendu avec un CD d’entretiens inédits de Jacques Canetti.


  1. Site productions Jacques Canetti : http://www.jacques-canetti.com/


• JE CHANTE ! n° 15 a publié une longue interview de Jacques Canetti. Numéro toujours disponible.

 

Dans le même numéro, une longue interview de Françoise Canetti qui évoque la personnalité de son père et raconte l’aventure des Trois Baudets.

Photo : Jacques Canetti avec sa fille Françoise., en 1995.

© Archives Canetti.