Les Jeunes Loups, le film oublié de Marcel Carné
 

Interview exclusive de Haydée Politoff




Installée aux États-Unis depuis trente ans, Haydée Politoff vit aujourd’hui à San Francisco. Cette interview a été réalisée par téléphone en 2007.


  


    Vous n’avez pas gardé un très bon souvenir des Jeunes Loups de Marcel Carné...

    C’était un navet à l’époque et c’est toujours un navet, quarante ans plus tard ! Marcel Carné a été un fameux metteur en scène. Et, sur le tard, il a voulu refaire le coup des Tricheurs qui, dix ans auparavant, avait été un grand succès public. Les Jeunes Loups est un film qui est vu par quelqu’un qui n’est plus tellement dans le coup... C’est assez typique des gens d’un certain âge qui essaient de se pencher sur la jeunesse...

    À l’époque, je n’avais pas d’a priori, le nom de Carné était quand même la garantie d’un certain cinéma de qualité. En 1967, Marcel Carné n’était plus entouré des collaborateurs brillants qu’il avait eus dans ses grandes années. Il n’avait plus, non plus, ses grands acteurs mythiques... Il n’a pas beaucoup évolué et en 1967, il filme comme il filmait vint ou trente ans auparavant tout en essayant de s’adapter à la « modernité », mais c’est un désastre.

   J’ai sans doute dû m’accrocher plusieurs fois avec Carné car il était par moments assez insupportable, mais je vous avoue que j’ai plus aucune mémoire de ce film ! Je me souviens uniquement de la scène de la piscine à Deauville — ou au Touquet — parce que, pour tourner cette scène, Carné nous avait tenus vingt-quatre heures sans dormir.

    Je trouve que la vision que donne ce film de la jeunesse est triste. Et je ne me souvenais pas que ce n’était pas comme ça. À l’époque, j’allais plus souvent Chez Castel que dans les boîtes de nuit comme on en voit dans le film. Le tournage à « La Cage » avait duré un certain temps. Ce que je trouve déplaisant aujourd’hui, c’est que c’est la vision d’un vieux monsieur qui essaye de se mettre à la page et de rester jeune, mais ça ne passe pas... Ça , c’est mon point de vue aujourd’hui.

    En revanche, en ce qui concerne La Collectionneuse, je me souviens encore très bien du film, des scènes, des endroits où on a tourné, de Rohmer, des comédiens... alors que le film de Carné, c’est un vide total !

    Au départ, Carné n’était pas spécialement antipathique mais c’est au fur et à mesure qu’il est devenu agressif. Lorsqu’il s’est aperçu qu’on ne le traitait plus comme une star, qu’il n’avait pas un très gros budget et qu’il devait s’adapter à des conditions de tournage nouvelles pour lui.

    En plus, et ce n’est un secret pour personne, Carné était homosexuel et à ce moment de sa vie, il avait... l’acidité d’une vieille dame... et c’était un peu dur. Il était devenu amer, comme ces vieilles dames hyper-maquillées et plein de bijoux qui n’arrivent jamais à oublier qu’elles n’ont plus dix-sept ans...


    En France, avant d’aller en Italie, vous avez tourné une comédie qui s’appelait Ne jouez pas avec les Martiens...

    Là, je m’étais bien amusée, par contre ! Il y avait Jean Rochefort, que j’adore.


    Pour la télévision, vous avez tourné Le Lapin de Noël...

    Il y avait Gainsbourg dans cette émission. J’adorais Gainsbourg. Je fréquentais un peu le milieu des chanteurs. Je connaissais bien Jean-Jacques Debout et Chantal Goya, il y avait toute une bande de gens qu’on voyait souvent...


    Après 68, votre carrière s’est déroulée en Italie...

    J’ai vécu dix ans en Italie. Le premier film que j’ai fait en Italie s’appelait L’età del malessere. C’était l’adaptation d’un roman écrit par la femme d’Alberto Moravia. Je suis allée en Italie sans parler un seul mot d’italien ! Le tournage s’est déroulé au bord de la mer, j’avais Jean Sorel pour partenaire. C’était une première expérience agréable. Et c’est avec ce film que ma « carrière italienne » a commencé ! À vrai dire, j’ai tourné un peu n’importe quoi comme films... Il y en avait des bien et des moins bien... (rires !) Il y en a un que j’ai tourné en Espagne et qui est une horreur totale, mais comme j’avais besoin d’argent, j’avais accepté de le faire en me disant que personne ne le verrait ! C’était Le Grand amour du comte Dracula ! (rires) Mais avec la multiplication des chaînes, c’est un film qui a été diffusé en Italie. La honte totale !

    Pour ce film, je n’ai pas été entièrement payée et, en plus, j’ai eu un accident ! Pendant longtemps, j’ai eu des difficultés à bouger le cou. Comme j’avais une perruque, ça ne se voyait pas, mais j’étais un peu raide...


   
Et les deux films « exotiques » ?

    Bora Bora et Trafic à Bali, je les avais faits... pour le voyage ! Bora Bora avait fait scandale en Italie à l’époque, les producteurs ont eu un procès... Alors que ce n’était même pas « hard ». Pour Trafic à Bali, je m’étais fâchée car, pour certaines scènes que je ne voulais faire, ils avaient inséré des plans de quelqu’un d’autre. Pour une scène où j’étais sensée être à poil sur la plage, ils avaient pris quelqu’un d’autre... En lisant le scénario, je voyais bien que ce n’était pas un grand film, mais deux mois et demi à Bali, je n’allais pas cracher dessus !

    En Espagne, j’avais tourné un film avec Jean-Louis Trintignant, mais je ne m’étais pas du tout entendu avec lui... C’est un très bon acteur, mais il m’avait un petit peu agacée. Il y avait une scène où je devais prendre une claque et lui voulait m’en donner une vraie, ce qui  ne me mettait pas du tout de bonne humeur ! On avait eu des petits différends à l’époque... Ça s’appelait Les intentions secrètes, ce n’était pas un mauvais film et j’aimais bien le metteur en scène.


    Au départ, vous souhaitiez faire du cinéma ?

    Je n’ai jamais travaillé pour devenir une actrice. Lorsque Rohmer m’avait demandé si je voulais écrire les dialogues de La Collectionneuse, je crois qu’il avait déjà l’idée de me faire jouer le rôle. Moi, je n’y pensais pas du tout ! Quand il me l’a demandé, je lui ai répondu : « Pourquoi pas ? » J’ai toujours agi ainsi quand on me proposait un rôle : j’accepte et puis on verra... C’est toujours ça de gagné et tant que ça dure... C’est pour vous dire que je ne suis pas quelqu’un qui a eu un « plan de carrière » en choisissant ses films, en sollicitant des metteurs en scène...

    Faire du cinéma ne me dérangeait pas outre mesure, mais le théatre m’aurait fait perdre tous mes moyens ! Être en présence avec quelqu’un qui a payé sa place pour vous voir jouer un rôle, cela me paniquait totalement, tout comme la télévision en direct. Au cinéma, où l’on n’est pas un contact direct avec le public, on ne se sent pas obligé de donner le meilleur du premier coup, à la première prise...


    Comment êtes-vous arrivée à tourner La Collectionneuse ?

    Je prenais un café au Flore lorsque l’assistant d’Eric Rohmer est venu me voir. Rohmer, que j’avais croisé dans des dîners chez des amis communs, me cherchait. Il voulait savoir si j’étais disposée à écrire des dialogues pour son prochain film. Moi, qui étais passée d’un truc à l’autre jusqu’à présent, j’ai dis oui. Avec Rohmer, on s’est un peu perdus de vue ces dix dernières années, mais j’ai toujours gardé le contact avec lui. C’est quelqu’un que j’estime et que j’aime beaucoup.


    Dans La Collectionneuse, vous aviez co-écrit les dialogues. C’est Rohmer qui vous l’avait demandé ?

    Avec Rohmer, je m’entendais extrêmement bien. Il ne fait pas des films pour « faire du fric » et ce qu’il écrit, qu’on aime ou pas, ce sont des choses qui lui tiennent à cœur et qui veulent dire quelque chose.


    Votre dernier film est La femme qui pleure ?

Au moment de La Femme qui pleure, je vivais avec Daniel Duval, il était entre Rome et Paris et je ne sais plus précisément si j’habitais la France ou l’Italie.


    Vous partez aux États-Unis en 1979.

    Je suis partie en Amérique parce qu’un de mes amis, Hiram Keller (il jouait un des deux principaux personnages du Satyricon de Fellini) qui vivait aussi en Italie, m’a invitée à venir le voir aux États-Unis. J’y suis allée pour trois semaines de vacances... On m’avait toujours dit : « L’Amérique, c’est un pays de capitalistes ignobles », ce qui est vrai, d’ailleurs, mais quel beau pays aussi !

  
Aux États-Unis, j’ai tourné mon seul film américain : Human Factor. J’ai su par la suite que ce film avait été produit par ceux-là mêmes qui avaient produit le fameux Deep Throat ! (rires) Dans Human Factor, qui n’était pas un film brillant, je tournais avec George Kennedy, une personne adorable d’une grande gentillesse. Vraiment delightful !

    Pour tourner aux États-Unis, il faut être Américaine. Il y avait des problèmes de quotas et de Green Card... Ensuite je me suis remariée. J’ai déménagé à San Francisco où je ne fréquentais pas le milieu du cinéma. San Francisco est une ville pleine de Français ! Ma fille, que j’ai adoptée en Chine, a fréquenté une école où elle apprend le chinois et le français.

    Pendant un an, j’ai habité Hollywood. Notre maison est dans la forêt de Redwood, là où il y a des très grands arbres, avec une petite rivière. Et c’est à 45 miles de San Francisco.


    Finalement, vous avez tourné dans pas mal de « séries B », notamment en Italie...

    Effectivement, j’ai aussi tourné dans quelques policiers italiens, des films « de maffia »... Mais mis à part La Collectionneuse et La femme qui pleure, je n’ai pas, finalement, fait une carrière intelligente et choisie.

    Pour Les Jeunes Loups, je veux bien être indulgente et reconnaître que Yves, Christian et moi étions tous très mignons ! Élisabeth Tessier était très gentille. De même que Roland Lesaffre.


    À l’époque, est-ce que vous viviez cette vie que l’on voit dans le film, les bandes de copains, les boîtes de nuit...?

    Oui, avec un groupe de copains on se retrouvait souvent Chez Castel. Avant de faire du cinéma, je n’étais rien du tout, mais j’avais des amis qui connaissaient les metteurs en scène et les gens connus... Je regardais ce monde comme une spectatrice. C’était assez fascinant quand même. À partir du moment où j’ai tourné La Collectionneuse, tous ces gens qui m’ignoraient royalement ont commencé à devenir très charmants... Donc, je ne faisais pas trop d’illusions après.


Propos recueillis par R. B. par téléphone le 24 mars 2007