Simone Tassimot

 

Interprète au parcours atypique, Simone Tassimot a été très vite séduite par l’univers des chansons de Fréhel, Damia, Marianne Oswald, Germaine Montero... Elle vient de consacrer un album aux chansons de Gainsbourg.


La (pro)vocation

J’ai toujours voulu chanter. Je n’avais pas encore seize ans lorsque j’ai entendu La Chanson de Margaret par Germaine Montero. J’ai aimé, tout de suite. L’univers de Mac Orlan m’a séduite. C’est le poète de l’aventure, de l’exotisme (on sait qu’il n’a jamais bougé de chez lui, tout se passait dans sa tête !) Je me suis dit : voilà, je serai chanteuse. De l’eau a coulé sous les ponts. « Vienne la nuit, sonne l’heure... »

J’aimais aussi les chanteuses populaires, Damia, Fréhel, et surtout Marianne Oswald. Elle venait du cabaret allemand. Sa voix était rauque (elle avait subi une opération sur les cordes vocales). Insolite, provocatrice, amie des poètes, elle fut la première à chanter Brecht, Prévert et Cocteau. Pour l’époque, un coup de poing dans le paysage vocal. De son répertoire, j’ai gardé, entre autres, La Complainte de Kessoubah, une chanson « noire » de Jean Tranchant dont les derniers mots sont : « Et merde pour les bons ménages ! »


Le Chant du Monde

À dix-sept ans, je suis entrée comme employée de bureau au Chant du Monde. La directrice artistique, Yvette Loreille (ça ne s’invente pas !) m’a prise à son service, je devais écouter les enregistrements et signer les BAT (bons à tirer). C’est ainsi que j’ai découvert les musiciens russes : Prokoviev, Chostakovich et aussi Bartok que j’aime par-dessus tout. Et puis, pour la chanson, Ferré bien sûr, et Monique Morelli, Colette Magny, Francesca Solleville, Catherine Sauvage... La belle école, pour moi qui l’avais quittée si tôt !


La presse

J’ai d’abord été ouvrière du Livre puis claviste au Quotidien de Paris de Philippe Tesson. Je suis ensuite entrée aux Nouvelles Littéraires (la deuxième formule, dirigée par Jean-François Kahn) puis  à L’Événement du jeudi, de 1981-82 jusqu’en 1995, en tant qu’iconographe.


Le Phonographe

Un jour, je suis passée devant Le Phonographe, un café-musique de la rue de Charenton, pas très loin de l’ancien Limonaire, dans le 12ème arrondissement de Paris. J’y suis allée au culot : « Vous ne cherchez pas une chanteuse ? » À l’époque, on passait encore des auditions dans les cafés, on était payé « au chapeau » mais on avait aussi un « fixe ». J’ai chanté La Chanson de Margaret, Paris Canaille et Le Grand Frisé. J’ai été « embauchée »...

J’ai prévenu Patrice Delbourg, journaliste à l’EDJ. Il m’a fait mon premier papier : « Derrière l’iconographe de l’Événement du jeudi se cache l’une des dernières goualeuses que le pavé de Paris a produit... » J’ai fait mes classes au Phonographe et dans les divers cafés-concerts qui existaient à l’époque, Ailleurs, aux Uns et aux Autres, chez Driss, etc.


« Chansons sanglantes »

Ève Griliquez, grande connaisseuse et « spécialiste » en poésie,  organisait chaque lundi des lectures au cabaret du Loup du Faubourg. Chez Driss, j’avais déjà fait mes premières lectures. Elle m’a invitée à dire des poèmes de Delbourg. Grand succès. Et Ève a suggéré à Marie-Pierre de Porta (directrice artistique du lieu) : « Cette femme est insolite, tu devrais la prendre. »

Le Loup du Faubourg organisait régulièrement des soirées thématiques ; j’y ai participé pour une soirée consacrée aux « chansons sanglantes ». Céline Caussimon en était la « vedette ». J’ai chanté Mallo Mallory de Gainsbourg (déjà !), La Veuve, un texte terrible sur la guillotine écrit par Jules Jouy, et L’Obsédé, une chanson créée par Fréhel. Ça a beaucoup plu et j’ai été engagée pour une semaine, avec l’accordéoniste Michel Glasko.

Michel est un musicien remarquable, beau son, très fin, tout en nuances. Il peut jouer aussi bien du classique que de la musique populaire. Avec lui, j’ai créé mon premier spectacle au Loup, intitulé « La Fille des Bars », titre d’une chanson de Suzy Solidor. Les textes choisis évoquaient les bars, les escales, les ports ; j’y chantais Mac Orlan, Carco, Brecht... J’ai eu mon premier papier « officiel » dans Le Nouvel Observateur, une toute petite annonce de cinq lignes, mais avec photo ! Sous l’article, juste une phrase : « Et aussi Julien Clerc au Casino de Paris » ! (rires)

Nous avons fait un tabac.  Les « louves » (Catherine Atlani et Marie-Pierre de Porta) m’ont dit qu’elles me produiraient un disque. Cela a pris cinq ans, elles n’étaient pas prêtes, et moi non plus. J’ai beaucoup travaillé ma voix et j’ai fait des progrès entre-temps...


Premier CD en 2003 : “Chansons”

C’est un beau disque, mélangeant reprises et inédits, dont Lisbonne Mélodie. C’est une jolie histoire, cette chanson. Lors de mes lectures dans les bibliothèques, j’avais rencontré Alain Pozzuoli, un écrivain, spécialiste de littérature fantastique. Je venais de faire un montage du Dracula de Bram Staker. Il a beaucoup aimé et s’est proposé de m’écrire des chansons. Un jour qu’il partait à Lisbonne, il m’a demandé : « Que veux-tu que je te rapporte ? »« Une chanson ! » Et il l’a fait ! Mario Litwin en a composé la musique. Alain m’a aussi écrit Lady Day, musique de Pierre Cholley. Quant à Chanson pour la pente, c’est un poème d’un correcteur « anar », que l’écrivain et journaliste Michel Boujut a bien connu.  « Ça, c’est pour toi... », m’a-t-il dit. C’est Gérard Pierron qui en a fait la musique. Les autres chansons sont des reprises, et déjà Gainsbourg est présent avec Mallo Mallory et L’Aquoiboniste. J'ai emprunté La Rue des petits pas à deux filles étonnantes du catalogue du Loup du Faubourg, les Belladonna 9ch. J’ai eu beaucoup de presse à la sortie de l’album...


Piaf

Oui, quand c’est elle qui chante ! Il m’arrive de reprendre ses chansons dans les hôpitaux (je fais beaucoup d’animations), mais ce n’est pas pour moi, trop de premier degré, pas assez de distance. Sa voix est unique, elle donne la chair de poule, mais il manque la révolte : le choix des textes, peut-être... Ce n’est pas vraiment ma famille. Damia, oui, chez elle, pas de pathos, du tragique. Là, je me reconnais. Là, je suis chez moi. Comme chez Marianne Oswald...


Le jazz

Très jeune, j’ai découvert les disques de Thelonius Monk, de Charlie Parker... J’ai passé des nuits dans les clubs de jazz. J’aime cette musique vivante, son univers, les voix des chanteuses. J’ai fait partie d’un atelier d’improvisation. « Chanteuse de jazz », cela m’aurait plu ! Mais passer après Billie Holiday ou Abbey Lincoln, Sarah Vaughan ou Jeanne Lee...

J’aime toutes sortes de voix et plus qu’aucune autres, celle de Kathleen Ferrier. Chanter des lieder ! Le bonheur ! Le lied, c’est aussi du  blues... quelque part !

En ce moment, je travaille sur des chansons inédites. Il y aura des surprises, des musiques et des arrangements un peu... pop !


Grandes et petites chansons

Si c’est authentique, « vrai »,  j’écoute tout.  Les « grandes » comme les « petites » chansons. Il y a des chansons très simples qui me touchent profondément et des chansons « à texte » (politiquement correctes) qui m’ennuient à mourir ! Sur mon premier disque,  il y a une « petite chanson » que j’adore : La Fête est finie, créée par Renée Lebas, merveilleuse chanteuse, timbre plein, rond, magnifique, élocution parfaite, élégante... Pas un mot ne nous échappe. Dans la chanson, tout doit être au service du texte, des idées ou des sentiments. Même la musique est là pour mieux faire entendre les mots... Pour le jazz ou la pop, c’est différent, quoique j’aime bien « comprendre » aussi. Vous écoutez Billie Holiday, quand elle chante My man has gone, vous saisissez qu’il est parti pour toujours !

Chez les hommes, j’aimais beaucoup Jean-Claude Pascal : belle voix grave, diction superbe, le charme, la classe. Et j’ai adoré Yves Montand, depuis mon adolescence... il m’a accompagnée toute ma vie, comme Léo Ferré d’ailleurs, pour qui j’ai un amour immense.  Chez Sinatra aussi, on comprend chaque mot. So beautiful !


Serge Gainsbourg

Pour mon album Gainsbourg, quelles chansons choisir ? Ce fut un véritable dilemme. Le piano-voix me limitant, j’ai dû en éliminer beaucoup. Initials BB, par exemple, une chanson très belle mais trop réductrice pour seulement un piano... et tant d’autres... Gainsbarre ? Pas vraiment, mais Gainsbourg oui ! Jusqu’à... L’Homme à la tête de chou, peut-être... Melody Nelson, c’est sublime. Mais ce qui m’a le plus inspirée, ce sont les années 1958-1968, son talent de poète à jongler avec les mots, à jouer avec les rythmes et les sons qu’il a su emprunter à d’autres cultures...

Il a aussi écrit du « sur mesure » pour des chanteuses très différentes. Pour l’interprète que je suis, c’est un « exercice » très jouissif de passer ainsi d’une chanson à l’autre, de traverser des univers aussi contrastés que La Cavaleuse, Les Bleus ou Les Nanas au paradis...

J’ai rencontré Gainsbourg lorsque je travaillais à L’Événement du Jeudi.  Il avait été invité comme rédacteur en chef, j’étais responsable de la photo. et nous avons bossé ensemble pendant quelques jours ! Sur ma page Myspace, il y a une photo où l’on me voit lui montrant une diapo... Je ne chantais pas encore à l’époque, du moins, pas professionnellement, mais j’ai le bonheur de l’avoir côtoyé. J’ai choisi de chanter Gainsbourg et cela n’a rien de surprenant,  son univers n’est pas éloigné de ma culture chansonnière... Il aimait la chanson réaliste — il a d’ailleurs repris Mon légionnaire...

Sur internet, dans une vidéo, le beau Serge raconte que, petit enfant, en se promenant avec son père, rue Chaptal, ils avaient rencontré Fréhel ; ils étaient entrés tous les trois au bistrot boire un verre. « Elle était au vin rouge et moi à la grenadine ! » Et Gainsbourg de fredonner une chanson triste de Fréhel !


Gainsblues

Pourquoi « Gainsblues » ? Pour le plaisir de faire un jeu de mots, mais aussi pour chanter le blues. Mon pianiste Jérôme Destours est un improvisateur. Il vient du monde du jazz. Il est très talentueux. C’est un bonheur de travailler avec lui. Ce sont ses arrangements qui donnent cette couleur bluesy à mon disque.

Un fil rouge ? J’ai choisi des musiques qui swinguent pour le plaisir de me frotter au jazz (Ce mortel ennui, Il n’y a plus d’abonnés) et au latino (Ces petits riens). J’ai à peu près tout écouté, lu ses Intégrales, et j’ai trouvé des petits bijoux assez peu connus.

Parmi mes préférées, il y a Les Bleus, Les Amours perdues, Dépression au-dessus du jardin, Les Nanas au paradis et Exercice en forme de Z, un « exercice de style » redoutable pour la diction...

Cela fait plus de cinq ans maintenant que je chante Gainsbourg. J’ai produit mon CD moi-même (crise du disque oblige !). La pochette est belle, (Dany Bliss, photos et cover). Je suis contente de l'avoir fait. (1)


Cinéma

Une passion. J’aimerais reprendre mon spectacle sur la chanson dans le cinéma des années 30, présenté en juin 2009 à l’Archipel.

Je prépare, avec Michel Glasko, une lecture spectacle, un carnet de voyages à Rome, « Dolce Roma »,  textes de Fellini, Pasolini..., chansons de Nino Rota, en V.O, pour la bibliothèque Valeyre, le 5 décembre. Peut-être en ferais-je un tour de chant Fellini-Rota ? J’aime les films de Fellini. Son cinéma est peuplé de personnages fascinants, d’acteurs et d’actrices superbes, de « monstres », de « créatures ». Les monstres sont souvent bien plus touchants que les « gens normaux », regardez Freaks de Tod Browning  !

En ce moment, le compositeur de musiques de film, Jean-Marie Sénia m’écrit des chansons, paroles et musiques.

Donc, je travaille sur plusieurs fronts !


Propos recueillis par R. B.


Site : simone.tassimot.free.fr

www.myspace.com/simonetassimot

• Le 13 novembre : Concert « Gainsblues » au Forum Léo Ferré, Ivry.


  1. (1)CD en vente chez le Mot et la Note (91, rue de Reuilly, 75012 Paris ou sur le site lemotetlanote@free.fr), sur Price Minister et  téléchargeable sur toutes les plates-formes habituelles...

 

Photos : © Dany Bliss


http://fr-fr.facebook.com/danybliss

RetourPresentation_Sommaire_5.htmlPresentation_Sommaire_5.htmlshapeimage_1_link_0