Comédien chez Roger Planchon à Lyon, puis directeur et metteur en scène d'une compagnie théâtrale, son entrée dans la chanson est immédiatement couronnée par l'Académie Charles-Cros, catégorie premier disque, en 1964. Sa chanson carte de visite, Point de vue, avec son leitmotiv « Faudrait voir à pas mélanger les torchons avec les serviettes », demeure dans la mémoire rive gauche... Se succèdent alors music-halls et tournées jusqu'au jour où, suivant l'exemple de Brel, il choisit d'arrêter : « Je m'ennuie, dit-il, dans ce désert peuplé de sénateurs. » Alors que sa chanson Chante une femme vient d'obtenir la médaille d'or au Festival international de Sofia, il décide de changer de cap et de se consacrer aux musiques de films et de dramatiques. Les années passent et un soir d'été, sa rencontre avec Rezvani (l'auteur du Tourbillon pour Jeanne Moreau) l'incite à « remettre ça » avec un album chez RCA en 1976, « Jean Arnulf chante Rezvani ». Dans les années 80, Arnulf sera responsable des émissions de chanson française sur une radio libre, 998 FM (devenue Canal 9).

    Quelques semaines avant le lancement de Je chante !, rencontre croisée avec Jean Arnulf et Martine Merri, qui fut sa femme et l'auteur de la plupart des textes de ses chansons.



    JE CHANTE ! —  Jean Arnulf, comment es-tu venu à la chanson ? Et vous, Martine Merri, comment avez-vous été amenée à écrire des chansons ?

    Martine Merri : Je me suis mise à écrire des chansons parce que Jean Arnulf s’était mis à vouloir chanter. Auparavant, on était simplement acteurs tous les deux. À l’époque des débuts de Planchon à Lyon, rue des Marronniers, dans les spectacles auxquels on participait, Jean chantait comme un ange. Dès qu’il y avait une chansonnette à pousser, c’était Jean qui la poussait, et fort bien. Puis il a eu envie de chanter. Et comme c’était un excellent compositeur, il m’a dit : « Tu devrais peut-être essayer d’écrire des petits trucs. » On a essayé, et la mayonnaise a pris, comme on dit.

    À Paris, il a commencé à se produire à Montmartre, à l’Écluse, au Port du Salut, à l’École Buissonnière, un peu partout dans les cabarets de la rive gauche. Puis on a rencontré deux personnes qui ont eu un coup de cœur pour Jean. Le premier, Jean Méjean, le « Napoléon du spectacle », était un personnage très pittoresque, très étonnant, mais très chouette, dans le fond. Un monsieur qui prenait des risques et qui a payé, d’ailleurs. Un soir, il a fait venir Jacques Canetti chez Ma cousine. Et Canetti a eu le même coup de cœur. On a fait un disque. Ça a été épatant, puisqu’on a eu le prix de l’Académie Charles-Cros. Puis on a travaillé en première partie de Brassens, Gréco, Ferrat... Et c’était parti.


    Jean Arnulf : Au départ, j’interprétais les chansons des autres puisque Martine n’était pas prête, notamment Henri Gougaud (« Les chevaux de bois tournent sur la neige... »). Martine n’était pas venue à Paris pour écrire des chansons. C’était une fort bonne comédienne, ce qu’elle est toujours, du reste.

    Point de vue est une réussite. Je suis heureux d’avoir au moins fait ça dans ma vie ! Je n’étais pas vexé qu’on attribue la musique à Liliane Benelli, mais qu’on m’enlève la paternité de la musique de Point de vue, ça m’énerve un petit peu !


    Comment se passait votre collaboration ?

    Martine Merri : Avec Jean, on a presque toujours travaillé comme ça : les paroles venaient d’abord et il faisait la musique dessus. Il y a eu quelques exceptions, pour Chessman, notamment.


    Jean Arnulf : Pour Point de vue, je suis sûr que c’était les paroles d’abord, puisqu’il y avait eu une première musique de faite par quelqu’un d’autre. Mais ça ne nous plaisait pas. Je trouvais que ça n’allait pas du tout avec ce qu’avait écrit Martine : il fallait conserver de la tendresse, il ne fallait surtout pas de brutalité. Le texte se suffisait à lui-même, il est extraordinaire, même sans musique. Tant mieux s’il y a eu une musique qui collait bien avec. Mais il me fallait surtout rester très calme, « cool », avec ce texte.


    Martine Merri : C’était ma petite personne, qui, à l’époque, était très à gauche, très « social »; c’est tout bêtement une chanson sur l’injustice sociale. C’était quelque chose qui me tenait énormément à cœur et j’avais la candeur de croire que ça risquait de changer un jour... Elle a eu du succès, cette chanson, un succès relatif. On n’était pas des grandes stars, mais c’est celle qui a le plus marqué.


     Jean Arnulf : Elle a même été, en plein yéyé, troisième au hit-parade, pendant deux ou trois mois. C’est une chanson qui a marché. On avait même reçu le disque d’une version hollandaise d’un type qui s’appelait Dick Pons. C’était très surprenant, étant donné que la langue hollandaise est très gutturale !


    Comment est née Chanson pour Caryl Chessman ? (1)

    Martine Merri : L’exécution de Caryl Chessman nous avait beaucoup frappés. À l’époque où on avait fait la chanson, c’était relativement récent. Caryl Chessman, c’était, si j’ose dire, une commande de Jean. Il avait une musique et m’avait dit : « Avec cette musique, il faut faire une chanson sur Caryl Chessman. » C’est une des rares fois, sinon la seule, où j’ai fait le texte sur une musique. Ce qui, à l’époque, pour moi, était plus difficile. J’ai eu beaucoup de mal avec cette chanson. Je l’ai reprise plusieurs fois. Elle m’a donné beaucoup plus de travail que je n’avais l’habitude quand j’écrivais directement. C’était donc une commande de Jean et il en a été assez content, je crois.


    Jean Arnulf : C'est en lisant le bouquin de Caryl Chessman, Cellule 2455, couloir de la mort, que le tempo m’était venu. Pas la musique, le tempo. Et finalement, cette chanson c’est uniquement un tempo, ce n’est pas une musique. Elle pourrait être accompagnée par un tambour. Ce tempo, c’est la marche dans ce couloir de la mort... Le tempo, c’est ce que j’aime bien dans une chanson.


    Et Chante une femme, c’était en pleine guerre du Vietnam...

    Martine Merri : C’est moi qui avais eu l’idée de cette chanson, en lisant un magazine, Paris Match, je crois. Il y avait un reportage sur la guerre du Vietnam. Sur une photo, on voyait un soldat américain qui soutenait son copain, mort ou agonisant. Sur la page d’à-côté, une femme courait dans la brousse avec son gosse. Et sur la page suivante, il y avait la photo d’une assemblée avec le président des États-Unis. Et les trois séquences, si j’ose dire, de la chanson correspondent tout à fait aux trois pages de ce reportage... que Jean avait arrachées du journal, dans la salle d’attente d’un dentiste, et qu’il m’avait apportées !


    Jean Arnulf : Martine écrivait toujours très vite et sans se corriger. Ce que j’ai toujours trouvé extraordinaire.


    Martine Merri : Avant de faire ma phrase, ça cogite, ça cogite... Je la fais dans ma tête et avant de la sortir, il s’en est passé dans mon cigare... Après, j’écris relativement vite.


    Jean Arnulf : J’ai rarement vu Martine corriger une phrase dans un texte. Une fois qu’elle avait fait le texte, je n’ai aucun souvenir qu’elle ait dit : « Tiens, cette phrase, je vais la reprendre. »


    Martine Merri : Oh ! si quand même, de temps en temps... Il y avait des chansons qui venaient toutes seules et d’autres qui étaient un peu plus difficiles à faire. Ce qu’il y a aussi, lorsque l’on est dans une maison de disques, c’est que si un disque marche, au bout d’un mois et demi, on nous demande de ressortir douze titres. Ce qui veut dire qu’il faut écrire à toute vitesse, qu’on en ait envie ou pas. Il y a six titres qui peuvent venir rapidement mais pour le reste, on est là comme des malheureux pour trouver et l’idée et les mots... Alors, ça donne beaucoup plus de mal. Ce ne sont pas des choses qui sont venues comme ça, tout droit, qui viennent vraiment de soi.... Et là, c’est plus embêtant. Je suppose, d’ailleurs, que dans les carrières de chanteurs que l’on apprécie, on aime le premier disque, on aime le second disque, et puis après on se dit : « Oh ! la ! la ! pourquoi il a fait cette chanson, ça n’est pas terrible ! » Et moi, je sais très bien pourquoi : c’est probablement parce que, une fois que ça marche, on les tire comme des vaches à lait !


    Et ces chansons-là, elles étaient acceptées par Philips, il n’y avait pas de problèmes ?

     Jean Arnulf : Non, non, on n’a pas eu de problèmes.


    Jean, après ton troisième disque, en 1967, il y a eu un silence de près de dix ans avant le disque de Rezvani. Pourquoi ?

    Jean Arnulf : Parce que je n’avais plus envie de faire ça ! Il y a tellement de choses qui sont aussi intéressantes. À un moment, j’avais fait les musiques des films de Bernard Clavel. Je pense que la chanson, c’est fait pour faire de la scène. À partir du moment où la scène commençait à disparaître, puisqu’il n’y avait plus de premières parties — je ne pouvais pas faire de seconde partie et je ne pouvais pas être une vedette de la chanson —, ça ne m’intéressait plus du tout. Ce qui me passionnait, c’était la scène.


    Le disque de Rezvani, il est né comment ?

   Jean Arnulf : J’avais déjà lu Rezvani et je l’ai connu tout à fait par hasard, à Saint-Tropez, puisqu’il habite au-dessus de Saint-Tropez, par une amie qui m’a dit : « Tu sais, Rezvani, c’est lui qui, sous le pseudonyme de Bassiak, écrivait des chansons pour Jeanne Moreau. » Je ne le savais pas mais j'avais adoré ces chansons.


    Martine Merri : J’ai toujours su que c’était Rezvani. Si je me souviens bien, c’est pour Jules et Jim, de Truffaut, que Jeanne Moreau chantait « Elle avait des bagues à chaque doigt... »


    Jean Arnulf : Et c’était lui qui l’accompagnait dans le film.


   Martine Merri : C’est un film magnifique ! Un des rares de Truffaut que j’aime vraiment. J’aime Les 400 coups, Jules et Jim et Les deux Anglaises sur le continent, mais il y a beaucoup de films de Truffaut qui me laissent indifférente. À part ces trois-là, je ne suis pas une fan de Truffaut !


    Jean Arnulf : Je trouve que ce disque des chansons de Rezvani n’est pas une réussite ! C’était un disque qu’il fallait faire le plus simplement possible, comme celui de Jeanne Moreau. Parce que les textes de Rezvani, « il n’y a pas de quoi se péter le but contre la pierre d’évier », comme on dit à Lyon ! Donc, tout d’un coup, avec cette orchestration, c’est devenu d’une prétention !... Ça donnait une impression du genre : attention à ce que vous allez entendre, Jean Arnulf nous chante Rezvani !... Alors qu’il fallait que ce soit musicalement très simple, comme l'était la musique initiale. Et puis, tout d’un coup, est arrivée cette orchestration qui a été faite par quelqu’un que j’aime beaucoup — Roger Pouly —, mais qui, Dieu sait pourquoi, a mis trente ou trente-cinq musiciens... Il y a des séances où j’en ai eu quarante ! Pour une chanson qui disait « Nous vivions deux si seuls dans la vie... », il fallait une guitare et une basse, c’est tout.

    Ce disque s’est vendu, mais je ne l’ai pas aimé. Je ne peux pas dire que je le refuse, puisque je l’ai fait, j’aurais pu demander qu’il ne sorte pas. Mais je n’ai vraiment pas sauté au plafond.


    Je me souviens qu’il y avait quand même des chansons qui accrochaient comme Nous vivions deux, Orly...

    Jean Arnulf : Oui, bien sûr. Alain Souchon, qui était dans la même maison de disques — RCA —, trouve que Nous vivions deux est une chanson extraordinaire, il aurait aimé la chanter. Mais si tu écoutes bien le texte, il est d’une simplicité !... Ça ne va pas loin : nous vivions deux si seuls dans la vie, nous étions dans notre chambre, les voisins cognaient au mur parce qu’on faisait trop de bruit... OK ! Mais si tu ajoutes derrière l’orchestration qu’il y a, ce n’est plus possible. Orly, c’est prétentieux ! C’est là où il y avait quarante musiciens ! Et on ne peut pas en supprimer comme ça ! Quand on arrive le jour de l’enregistrement, c’est trop tard : tout le monde est là.


    Martine Merri : Je suis tout à fait de son avis : l’orchestration bouffe toute la grâce de ce texte qui est trois fois rien, ce sont des petites pirouettes. Alors, évidemment, s’il y a comme du Wagner derrière, ça ne va plus du tout ! Cela dit, je trouve que sur ce disque, Jean chante très bien. Et c’est un peu un miracle que ce soit sorti comme ça, parce qu’au début, lorsque j’ai été mise au courant de ce projet, je me suis dit : Rezvani pour Jean ? C’était, comme au théâtre, un contre-emploi !  


    Jean Arnulf : Chez RCA, ils m’avaient demandé : « Qu’est-ce que vous avez de nouveau ? » Je leur dis : « Écoutez, j’ai vu Rezvani il y a très peu de temps, il a plein de poèmes qui dorment dans ses tiroirs, j’aimerais bien faire quelque chose avec... » J’ai fait la maquette, tout seul à la guitare, et là, ils ont été emballés. Et le jour où j’ai entendu ce... bordel d’orchestre derrière, j’ai dit : « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? »

    Le disque s’est vendu parce que Jean Arnulf n’avait pas fait de disque depuis longtemps. Mais les gens qui l’ont acheté n’ont pas été très satisfaits. Pas du tout même, je crois. Je devais faire d’autres disques pour RCA, mais j’attends toujours les textes de Martine !


    Martine Merri, vous n’avez pas écrit pour d’autres que Jean ?

    Martine Merri : Si, pour un garçon qui s’appelait Cyril... je ne sais plus comment. C’est son pseudonyme, et il en change souvent... Quatre titres sont parus chez RCA, on avait fait deux 45 tours : La dame au rocking, La Gainsbourgeoise, et deux autres dont je ne me souviens plus... Ce devait être dans les années 75-76. Gréco m’avait demandé des textes, que j’avais faits, mais ça n’a pas vraiment collé, je ne sais pas si c’était la musique ou le texte. Quelquefois, des gens m’ont demandé des textes, mais moi, je ne suis une professionnelle de rien. Je ne suis pas une comédienne professionnelle, ni un écrivaillon professionnel.

    Loin de moi l’idée de me comparer à ce grand bonhomme qu’était Orson Welles quand il disait : « Moi, professionnel ? Je ne suis professionnel de rien du tout, moi, je suis un homme qui vit... » C’est vrai que ce grand génie du cinéma a produit moins de films que certains de nos bons producteurs de navets. Dans ce sens-là, c’était très exaltant d’écrire pour Jean, sur ses musiques, et pendant un temps, c’était épatant. Et puis, comme dit Jean, il y a d’autres choses à faire dans la vie. Je ne suis pas une professionnelle de la chanson, et quand des gens me demandaient d'en écrire, ça ne me tentait pas vraiment. Faire la démarche tout seul, c'est une chose : on va présenter ses chansons ou ça ne marche pas. On peut arriver un moment où on n'a pas besoin de vous. Or, moi, je ne suis pas très maso. Quand je sens qu’une porte ne veut pas s’ouvrir, j’ouvre la fenêtre qui est derrière...


    Vous continuez à écrire ?

    Martine Merri : Je continue à écrivailler un peu... Je ne suis pas un écrivain, ni une parolière. Mais quand j’ai l’occasion d’écrire, j’aime bien le faire. Encore une fois, je ne suis pas une professionnelle non plus de l’écriture. J’ai été jouée, mais pas publiée. J’ai écrit des pièces de théâtre, des pièces pour enfants. Certaines ont été jouées, d’autres pas.


    Jean, en 1977, tu avais participé à une série télévisée d’Hélène Martin, qui s’appelait « Pierrot la chanson » et qui avait fait l’objet d’un disque. Tu y chantais La matinée, de Gougaud et Ferrat, en duo avec Hélène.

    Jean Arnulf : Oui...! Et alors ? Qu’est-ce que tu veux que je te réponde ?! Cela dit, on a fait du bon boulot. Il y avait Philippe Avron qui y participait.


    À l’époque de Philips, comment ça se passait dans les studios d’enregistrement ? Tu enregistrais en direct ?

    Martine Merri : Il faut dire que Jean était un des rares chanteurs qui tenait absolument à enregistrer en direct. Je ne dis pas qu’il était le seul, mais c’était un des rares.


    Jean Arnulf : Le play-back n’arrange que les maisons de disques. Si tu proposais à des chanteurs, même ceux qui sont des vedettes à l’heure actuelle, de faire du direct, ils te diraient tous oui. Seulement, le direct, ça implique évidemment de payer les musiciens. Si tu fais du direct, tu perds du temps. Donc, ça coûte plus cher. Question de pognon, tout ça, on en revient toujours là.

Mais il vaut mieux un direct avec des imperfections, telles qu’il y en a, du reste, dans mes disques, que le play-back qui te bloque. Ne serait-ce que dans les mesures : si t’as envie, toi, de respirer sur une mesure, sur un mot... Il y a, dans Tiens, déjà l’automne, des mots de Martine que j’avais envie de prolonger plus que d’autres, parce qu’ils étaient importants dans le souffle musical. Va le faire sur un play-back ! Tu ne peux pas. Le play-back est fait, c’est fini, terminé. Tu ne peux plus donner ton propre sentiment sur un mot ou sur une phrase.


    Qui jouait de l’orgue, en intro, sur cette chanson ?

    Jean Arnulf : Eddy Louiss, ce grand organiste de jazz. On avait enregistré ce titre le matin.


    Tu m’avais parlé d’un conflit avec Philips, qui s’était soldé par la destruction des matrices de tes disques...

    Jean Arnulf : Les matrices sont complètement détruites. À l’origine, il y a une histoire de cassettes. Philips avait sorti mes chansons en cassettes sans nous en demander l’autorisation. Pour la publication en cassettes, il faut un contrat distinct du contrat disques, ou alors, il faut que ce soit spécifié dans le contrat disques. Quand j’avais commencé à enregistrer, il n’y avait pas de cassettes et j’avais signé un contrat « disques ». Et un jour, j’ai vu des cassettes Jean Arnulf. Je leur ai demandé ce qui se passait. Ils m’ont répondu, d’un air de dire : « Vous n’êtes pas content ? » J’ai dit : « Ben non, je ne suis pas content parce que je n’ai pas de contrat pour les cassettes. » « Mais ça marche avec le contrat des disques... » Ce qui est absolument faux. La preuve, c’est qu’on n’a jamais touché un centime sur les cassettes. Et là, ça les a vexés et ils ont tout cassé. C’est-à-dire que je n’ai, qu’on n’a plus rien du tout chez Philips. Pas une matrice, pas même de masters. Rien.

Juste avant de rentrer chez RCA, il y avait eu un nouveau PDG chez Philips, qui s’appelait Caillart, et avec qui j’étais très copain. Je pensais m’arranger avec lui et qu’on allait essayer de faire une compilation de mes chansons. Caillart m’a reçu très aimablement et très gentiment, parce qu’on s’aimait bien, et il m’a dit : « Mais, mon pauvre Arnulf, il n’y a plus rien de vous ici. »


    Qui les a détruits ? Un petit chef ?

    Jean Arnulf : Ah non, un PDG. Tu te souviens de son enlèvement dans les années 70. J’avais fait une astuce en disant : « Il s’est fait la malle. » Et ça n’avait pas plu du tout chez Philips !


    S’ils veulent ressortir une compilation aujourd’hui, ils seront obligés d’utiliser des copies de bandes, s’ils en ont, ou des disques en bon état appartenant à des particuliers...

    Jean Arnulf : S’ils veulent, ils peuvent bien le faire puisque, après avoir tout détruit, ils ont quand même ressorti Point de vue sur le coffret « 50 chansons d’or ». De toute façon, pour les ressortir, ils doivent demander l’autorisation des auteurs, ce qui est normal.


   Tes chansons sont éditées par qui ?

    Jean Arnulf : Il y a eu plusieurs éditeurs. Tutti, au départ, puis Ribert. Oh ! la ! la ! Quand on cite des noms d’éditeurs... Et après, Tutti a été repris par Intersong. Donc, maintenant, elles sont chez Intersong, c’est-à-dire Philips, en fait, comme Ribert. Ribert, c’était les éditions Métropolitaines. C’est lui qui a eu tout Piaf, Barbara. Il a dû gagner une fortune avec Piaf...


    Jean, est-ce que tu as rencontré des gens honnêtes dans ce métier ?

    Jean Arnulf : Non, non, ce n’est pas possible. Il y en a peut-être, parce que moi je n’ai pas connu les petites maisons de disques. Je connais les directeurs de la maison de disques Déesse. Je pense que ce sont des gens honnêtes. BAM, c’était Alvarès, le mari et la femme. Mais c'est une génération où l'on risquait encore de trouver des gens honnêtes... Maintenant, c’est terminé. De toute façon, qui dit honnêteté à l’heure actuelle dit connerie. Quelqu’un d’honnête est forcément con et malhonnête d’un certain côté, parce qu’on lui reprochera une certaine malhonnêteté.


    Martine Merri : Subtil ! Ça va loin là...


    Le paysage actuel de la chanson, comment le voyez-vous ?

    Martine Merri : Je suis mal placée pour en parler, mais je peux essayer. La chanson française, je la trouve épatante et je ne trouve du tout qu’il y ait de quoi se lamenter sur elle. J’ai vu, l’autre jour, une émission des Carpentier dans laquelle Gérard Depardieu chantait quelques chansonnettes, comme ça par hasard. Il chante comme un ange et ses chansons sont épatantes. Dans la même émission, il y avait monsieur Gainsbourg, monsieur Johnny Hallyday, monsieur Nougaro. Et puis Renaud. Je trouve que la chanson française est superbe, comme elle l’a toujours été. Il y a des conneries, comme il y en a toujours eu. Du temps de Gréco, il y avait aussi Rika Zaraï. Ça a toujours été comme ça.

    C’est vrai que je suis mal placée du point de vue auditrice, parce que je n’écoute plus les radios qui passent de la chanson. Alors, évidemment, je n’en entends pas beaucoup. Quand France Culture m’emmerde et que France Musique fait dans la musique contemporaine, genre Boulez, que je ne peux pas voir en peinture, je me branche sur FIP, où il y a de la chanson et du jazz. Ils passent, en général, des trucs décents sur le plan de la chanson, et il y a plein de trucs épatants. Un monsieur comme CharlÉlie Couture est merveilleux. Madame Diane Dufresne, mais c’est une merveille ! Il y a des grandes dames, encore, et des grands bonshommes et puis il y en aura toujours...

    Bien sûr, je comprends qu’on rouscaille parce que, sur toutes les radios, quand il y a de la chanson, la plupart du temps, c’est in english. Au bout d’un moment, il y en a un peu ras-le-bol. Et ça, je comprends. Mince ! on est France, on n’a pas à s’américaniser comme tout le monde. Je suis bien d’accord. Mais quand on entend de la chanson française — on en entend —, même les grosses vedettes, eh bien, ce sont des gens qui le méritent, des gens qui chantent bien, qui écrivent bien. Ils ont, de plus en plus, de bons musiciens derrière. Ils travaillent de plus en plus, d’ailleurs, avec leurs orchestrateurs, beaucoup plus qu’à notre époque. Des gens comme Hallyday ou Jonasz vont chercher leurs musiciens, travaillent avec eux, font beaucoup plus équipe... Moi, je vois l’avenir de la chanson française beaucoup mieux que l’avenir de la... bombe atomique... Ça fonctionne très bien.


    Beaucoup de gens qui connaissent tes chansons se demandent : que devient Jean Arnulf ? Je t’ai connu il y a quatre ans, sur une radio parisienne, 998 FM...

    Jean Arnulf : Oui, j’ai perdu six ans dans cette radio. Six ou sept ans, pour défendre la chanson française... Non, ce n’est pas vrai, tu étais témoin, puisque tu faisais des émissions avec moi, et que c’était passionnant à faire. Mais ce que j’ai perdu, c’est les années. Même à vingt ans, en perdre six, c’est très grave. Alors, quand tu as mon âge, six ans de perdus, c’est beaucoup plus que grave. Bien sûr, j’ai rencontré plein de gens et découvert plein de choses, mais quand je m’endors le soir et quand j’y repense, je sais que c’est perdu, ne serait-ce qu’au point de vue financier. Et à mon âge, quand t’as perdu financièrement six années, c’est terrible.

    Parce que plus ça va, et plus on a besoin de fric, pas pour faire la fête, mais pour bouffer, pour payer un loyer, pour payer l’électricité. Pour payer les trucs les plus cons, on a besoin de ça. C’est lamentable. Même Molière en était là. Molière a accepté des trucs pas possibles pour pouvoir faire bouffer sa troupe. Puis tout le monde en est là, les écrivains aussi. Je vois Bernard Clavel qui commence à écrire de la merde parce qu’il a besoin de fric. Des gens comme Henri Gougaud, par exemple, sont coincés dans le système dont te parlait Martine tout à l’heure : il faut produire. Gougaud, ça marche bien, il vend bien. Mais il faut qu’il produise, coûte que coûte. Alors, il en arrive à un point où, ou bien il arrête tout, un jour ou l’autre, ou bien il fait de la merde, et ça m’étonnerait que Gougaud fasse un jour de la merde. Donc, il arrêtera. Le connaissant, un jour, il dira : « Stop, j’arrête. » C’est ce système : production, production, production...


    Depuis un an, tu es engagé dans un feuilleton ?

    Jean Arnulf : En ce moment, je fais la musique d’un téléfilm, de treize émissions, coproduit par la Suisse, la Belgique, le Québec et la France, avec des réalisateurs suisse, allemand, français. Il s’agit d’un roman d’Aragon, Les cloches de Bâle, que personne ne connaît — sauf Martine Merri puisque c’est elle qui me l’a fait lire... à grands renforts de coups de pieds aux fesses parce que c’était un moment où je n’aimais trop lire. Ça fait partie de la série Les Communistes d’Aragon. Les cloches de Bâle, en est le premier roman.


    Martine Merri : C’est ce qui s’appelle avoir quarante ans de retard ! Ça commence par Les beaux quartiers. Ensuite, c’est Aurélien, puis Les cloches de Bâle et enfin Les Communistes. J’avais lu ça dans ma jeunesse, mais je ne m'en souviens plus très bien.


   Ça parle de quoi, en gros ?

    Jean Arnulf : Les cloches de Bâle, c’est tout ce qui a précédé la guerre de 39. C’est toute l’insouciance de la bourgeoisie française, de 1936 à 1939, qui ne se rend pas compte qu’elle est en train d’amener le monde à une catastrophe.

    Martine Merri : Ce n’est pas la bourgeoisie qui a amené le monde à une catastrophe mais les hommes politiques.


    Jean Arnulf : Oui, mais cette bourgeoisie soutenait les hommes politiques !


    Et pourquoi ce titre : Les cloches de Bâle ?

    Jean Arnulf : En ce temps-là, tous les grands bourgeois passaient leurs vacances à Bâle. Et les cloches, parce que ça annonçait la catastrophe. C’est, du reste, pas mal écrit, pour moi qui n’aime pas tellement Aragon.


    Martine Merri : Aragon, je le préfère dans les poèmes. Pas les poèmes « politiques », que je vomis, mais les poèmes d’amour. Et surtout, je remercie messieurs Ferré, Ferrat et Brassens de les avoir mis en musique, car tout d’un coup, ça devient encore plus beau. Dans la préface du disque des chansons d’Aragon, Ferré écrivait ceci, je le dis moins bien que lui, mais c’était sa pensée : « Je sentais comme si l’écriture d’Aragon n’était pas suffisante et qu’il y avait une porte qui était ouverte pour que ce soit mis en musique. Ça exalterait encore plus. » J’ai beaucoup de plaisir à entendre les poèmes d’Aragon, que j’ai connus récités, quand j’étais petite, mais je les préfère mille fois chantés. C’est vrai que ça a une allure folle.


    Jean Arnulf : Quand tu prends un poème comme Que serais-je sans toi ?, tu sens effectivement qu’il fallait une musique.


    Martine Merri : Même avec la voix d’Alain Cuny, ce ne sera jamais aussi beau que chanté.


   Jean, tu n’as jamais mis de poèmes en musique ?

    Jean Arnulf : Si, peut-être, mais je ne me rappelle plus. Je n’ai aucune mémoire de ce que j’ai fait.


    Martine Merri : Tout à l’heure, je regardais les titres des chansons qu’on avait faites, et il y en a deux ou trois, je ne sais même plus ce que c’est ! Et d’ailleurs, ça ne doit pas être des chansons très bonnes. Elles doivent faire partie des chansons qu’il fallait « produire ».


    Jean Arnulf : Par exemple, La Floride, une chanson que je déteste. Or, elle a marché du feu de Dieu sur les ondes !

    Martine Merri : À l’heure actuelle, je ne dirais plus les mêmes choses, à part les chansons d’amour auxquelles je ne changerais pas une virgule. Je n’aime pas l'expression « chansons politiques » et j’espère n'avoir pas fait de chansons « politiques » ou « engagées ». Ce que nous faisions, Jean et moi, c'était plutôt des chansons un peu « sociales », un peu moralisantes, un peu utopiques, bien qu'utopique ne soit pas le bon mot. Car l’utopie, c’est beau, mais ça, c’était de la fausse utopie. C’était noyé dans une espèce de pensée d’une étroitesse extravagante dont on croyait, au contraire, que c’était une fenêtre très vaste... Je n’écrirais absolument plus les mêmes choses sur ce plan-là.

    Alors que la chanson d’amour... Ce sera toujours aussi beau de dire Parlez-moi d’amour en 1990, en 3020 ou à l’époque de Ronsard. Mais cette espèce de petit... point de vue sur les choses sociales... On se prenait un peu pour des héros, quoi ! Et ce que je ne supporte plus, c’est ceux qui continuent à le croire ou de faire semblant de le croire... Ça me fait pousser des griffes et des boutons, et ça me fait très très peur.


    Si vous aviez à écrire des chansons à l’heure actuelle, qu’est-ce qui vous inspirerait ?

    Martine Merri : Des thèmes de chansons ? Je crois que j’essayerais de parler de la vie et de la mort. Est-ce qu’il y a ou pas un Dieu, de l’amour, du non-amour, de la haine... Mais rester bien à gauche parce que c’est là qu’on est le plus propre, alors, ça, sûrement pas ! Je n’aime pas les généralités, et je pense que c'est ce que je faisais, et je me le reproche un petit peu. Bon, c'est bien tourné, c’est pas mal foutu, je ne suis pas trop con. Mais même bien tournées, ça reste des généralités. Point de vue, aussi, c’est un peu une généralité, c’est enfoncer des portes ouvertes, quand même.


   À l’époque, ça devait sans doute être nécessaire ?

    Martine Merri : C’était nécessaire pour moi à l’époque, mais entre moi à l’époque et moi maintenant, il y a une distance et je pense que cette distance m’a profité en sagesse, en amour, en profondeur. Et cette profondeur, qu’on pouvait accorder à une chanson comme Point de vue, et que moi-même j’y ai mise, c'est, finalement, une banalité. Faut pas confondre. Les petits chansonniers, il faut les aimer quand c’est bien foutu. Mais faut pas se prendre pour Baudelaire, Dante ou Homère ! Ils existent pourtant. Nous, on est des petits rigolos.


Propos recueillis par Raoul Bellaïche,

à Paris, le 11 août 1990.

Une silhouette à la Villon


« Comme ça, de profil surtout, il campe une silhouette à la Villon. Dès qu'il parle, on pense à Falstaff. Et quand on le connaît bien, on découvre un enfant malicieux qui lève le doigt pour affirmer, un homme qui a beaucoup entrepris et mène de front vingt idées, vingt idées qui ne sont qu'une large aventure d'expression esthétique. On rencontre rarement Jean sans Martine : Martine Merri, "ange des textes" qu'elle compose au fil des jours, sachant déjà comment Jean les interprétera.

César Gattegno, Liliane Benelli et Jean lui-même composent les musiques; on fredonne, on discute des arrangements. Alain Goraguer travaille de son côté. Au bout d'une nuit fraîche de mai, le disque est mis en boîte. »


Claude Dejacques

Préface du 25 cm Philips (1963)

Caryl Chessmann


Condamné pour meurtre, Caryl Chessman avait réussi à repousser huit fois son exécution. Son cas avait ému l’opinion mondiale, qui comprenait mal que l’on puisse maintenir si longtemps un homme aux portes de la mort. Peu avant son exécution, des personnalités internationales avaient demandé la grâce de l’homme qui avait attendu le plus longtemps dans la cellule des condamnés à mort. Il fut passé à la chambre à gaz le 2 mai 1960, au pénitencier de Saint Quentin.

(Chronique du 20ème siècle, Larousse)


Ses œuvres :

- A travers les barreaux, publié en 1956 aux Presses de la Cité, dans la collection « Coup d’œil ». Repris en poche, chez Presses-Pocket, en 1963.

- Cellule 2455, couloir de la mort, publié en 1962 en poche chez Presses-Pocket (Presses de la Cité).

- Face à la justice, publié en 1958 aux Presses de la Cité, dans la collection « Coup d’œil sur l’Univers ». Repris en poche, chez Presses-Pocket, en 1964.

- Fils de la haine, publié en 1959 aux Presses de la Cité, dans la collection « Grands Romans ». Repris en poche, chez Presses-Pocket, en 1963.

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