Adolescente, Nicole aurait aimé entrer à l’Opéra de Paris mais ses parents lui opposent un refus catégorique. Alors, à 17 ans, pour faire plaisir à son père, cette fille unique, née le 9 octobre 1936, à Neuilly-sur-Seine, feint de se diriger vers une profession « sérieuse » et suit des cours de dactylo le jour tout en fréquentant la Comédie Française le soir... « J’apparaissais sur des échasses dans une pièce de Molière, Les Fâcheux, chorégraphiée par Jacques Chazot ! »
Une de ses premières rencontres déterminantes se situe au milieu des années 50. Via une petite annonce, elle s’inscrit à l’école du mime Marcel Marceau. Avec sa troupe, elle partira en tournée en Amérique du Sud, avec la double casquette de mime et de comédienne. « Moi, je voulais faire des exercices de style comme marcher dans le vent, etc. Mais le problème des mimes, c’est qu’ils sont misogynes. Pour eux, le corps des hommes est plus beau que celui des femmes. J’avais beau tanner Marceau, il n’était pas question que je fasse des exercices de style à ses côtés. » (1)
L’Apprenti Fakir
De retour à Paris, elle entre dans la troupe de Georges Reich. Danseur, chorégraphe, acteur, né en 1926 aux États-Unis, il a créé les Ballets Ho au milieu des années 50, période où il vit en France. Dans la troupe, il y a aussi Ursula Vian, la femme de Boris. Une chanson de Boris Vian (musique de Pierre Landreau et Jean Gruyer) intitulée Arc-en-ciel, datée de 1955, a été écrite spécialement pour les Ballets Ho.
Plus tard, en septembre 1966, Georges Reich créera, autour des chansons de Gilles Vigneault, le ballet « Jack Monoloy » au Théâtre de la Comédie-Canadienne, à Montréal. Pour l’instant, Reich s’apprête à mettre en scène L’Apprenti Fakir, une comédie musicale montée par Jean Marais au Théâtre de la Porte Saint-Martin. L’Apprenti Fakir est présenté en décembre 1957 et Nicole Croisille fait partie de la distribution, tout comme Ursula Vian. Les huit chansons que comporte la pièce ont été composées par Jeff Davis et écrites par Jean Marais et Charles Aznavour.
Dans son livre de souvenirs, Histoires de ma vie (2), Jean Marais raconte : « Petit à petit, le spectacle m’incomba entièrement, puisqu’on me demanda aussi d’être le metteur en scène et le commanditaire; et je perdis beaucoup d’argent... Pourtant des salles combles et un grand succès : c’est que je n’ai pas de mesure; je ne suis pas commerçant. L’orchestre comptait cinquante musiciens; les ballets, de nombreux danseurs. On en avait même fait venir spécialement d’Amérique. (...) Bref, même avec des salles pleines, nous étions en déficit. Heureusement, le spectacle ne se prolongea que deux mois. Toutes les critiques étrangères, américaines, allemandes, anglaises, étaient favorables. Les critiques françaises me reprochaient d’avoir fait chanter les danseurs, prétendant qu’ils ne savaient pas chanter. Je n’en donnerai pour preuve que ma vedette féminine, danseuse professionnelle, Nicole Croisille qui, depuis, ne fait plus que du chant avec un grand succès. »
“Parisian Cancan Girls”
En 1958, Nicole est choisie par une directrice de casting américain venue à Paris recruter des danseuses. Elle part aux États-Unis, à Reno précisément, où elle est engagée pour trois mois dans un numéro de « Parisian Cancan Girls ». « On m’a nommée capitaine des girls parce que les autres n’étaient pas majeures. Si bien que j’ai passé des moments incroyables à surveiller les bonnes mœurs de la troupe dont j’avais la charge. C’est qu’aux États-Unis, les patrons de salle ne plaisantent pas avec la morale. Nous n’avions pas le droit de frayer avec le client, ni dedans, ni dehors. Et, bien sûr, avec un numéro de French Cancan et la réputation de filles faciles que les GI’s avaient faite aux Français au retour de la Libération, ce ne fut pas de tout repos ! » (1)
À Reno, le boulot terminé, elle écourte son sommeil en allant passer le reste de la nuit dans les boîtes de jazz de cette ville réputée pour ses casinos et ses divorces. « C’est là, raconte-t-elle, que j’ai appris tous mes standards. Je traînais, je chantais Sinatra, le spleen, tout ça... Je ne dormais qu’une nuit sur deux. J’avais le jazz dans le sang alors que toute mon enfance avait été bercée par Chopin et Liszt... Allez savoir pourquoi ! » (1)
En mai 1959, on retrouve Nicole danseuse dans la nouvelle revue de Joséphine Baker, Paris, mes amours, avec le danseur noir de claquettes Harold Nicholas et les Ballets Ho. Après 250 représentations, cette revue, dont les lyrics sont signés André Hornez et Jean Yanne et la musique Henri Betti, s’achève le 17 janvier 1960.
Au mois d’octobre de cette même année, Nicole Croisille danse sur la scène du Théâtre des Capucines, dans une comédie musicale de Gaby Bruyère mise en scène par Maurice Guillaud, Cloche de mon cœur, musique de Georges Liferman.
Chanteuse de jazz à Chicago
Deuxième voyage aux États-Unis avec la troupe de Marcel Marceau. La tournée finie, elle trouve un engagement de chanteuse de jazz à Chicago puis à Denver.
De retour en France, Nicole Croisille rejoint la troupe de Loin de Rueil, une comédie musicale de Raymond Queneau (musique de Maurice Jarre), adaptée par Jean Vilar pour le TNP et filmée pour la télévision par Claude Barma. Nicole y joue le rôle de Kiki la Cingalaise et partage l’affiche avec Jean Rochefort, Rosy Varte, Charles Denner, Jean-Marie Proslier...
Parallèlement, elle signe son premier contrat discographique chez Fontana. C’est en mai 1961 que paraît chez Fontana son premier EP avec, notamment, Dieu merci, il m’aime aussi et Nous les amoureux, une version jazzy du succès de Jean-Claude Pascal. Directeur artistique chez Fontana, proche de Boris Vian, Philippe Weil préface ce disque à la pochette que l’on jugerait « incorrecte » aujourd’hui puisqu’on y voit Nicole, clope au bec, en train de se faire allumer... Détail qui ne saute pas tout de suite aux yeux, car la pochette, violette, est un peu sombre, la main qui tient le briquet est celle d’un « black »... D’emblée, « Nicoli », comme l’appellent ses amis musiciens noirs américains, annonce la couleur... quant à ses goûts musicaux. Sur ce premier disque, en effet, elle reprend, en l’adaptant, un hit de Ray Charles, Halleluyah, I love her so, accompagnée par le chef d’orchestre hollandais, Jerry Van Rooyen.
« Ah, si vous connaissiez Nicole Croisille, vous auriez été séduits de la trouver, retour d’Amérique, plus parisienne que jamais, écrit Philippe Weil au verso de ce premier super 45 tours. Vous auriez su qu’elle avait chanté dans les cabarets d’Outre-Atlantique, accompagnée par les meilleurs musiciens de jazz, avec un succès tel qu’ils la réclament à cor et à cri. Sa recette : elle est musicienne, elle est danseuse, elle est comédienne, elle est compositeur, elle est chorégraphe et elle est ma meilleure amie. Mais au fait, puisque vous lisez ceci c’est que vous avez pu juger de cela, et vous avez autant de chance que moi puisque maintenant vous connaissez Nicole Croisille. »
Deux mois plus tard, Fontana fait paraître l’unique 25 cm de Nicole Croisille qui reprend les quatre chansons du super 45 tours plus quatre autres nouvelles. Sur la pochette, elle tient encore une cigarette...
Brel et Johnny
À partir du 12 octobre 1961, et durant quatre semaines, Nicole Croisille est à l’affiche de l’Olympia, en première partie de Jacques Brel. Quarante ans plus tard, elle se juge sans complaisance : « Je suis donc arrivée sur scène, blonde, cheveux courts, ma robe de vamp, et trois chansons dont le style ne correspondait pas du tout à mon apparence. Ratage total ! J’avais un look de dame du XVIème arrondissement venue s’encanailler sur une scène. J’étais ridicule ! (...) Avec mes trois chansons, j’ai fait un bide. Le public était là pour Jacques Brel, il ne me connaissait pas encore, j’étais complètement à côté de la plaque. » (2)