Michel Valette
La Colombe
A Briis-sous-Forge, dans l’Essone, le fondateur de la Colombe « remet ça ». Une fois par mois, sa nouvelle salle, la Colombière, accueille des artistes de talent. Le 11 septembre : Jean-Pierre Réginal et Fabienne Elkoubi; le 2 octobre : hommage à Léo Ferré et un tour de chant de Bernard Haillant. Pour Je Chante !, Michel Valette s’est plongé dans ses souvenirs. Histoire d’un des cabarets vedette de la rive gauche.
La Colombe existe depuis... le XIIIème siècle ! Mais elle a fonctionné en tant que cabaret dix ans seulement : de 1954 à 1964. Jusqu’à ce que je me décide à fermer, c’était plein, mais on ne supportait plus les taxes et les charges (celles de la SACEM étaient tout à fait arbitraires). A partir de 1962, les artistes ont gagné leur condition de salariés et nous avons été tenus de nous considérer comme des employeurs vis-à-vis d'eux. Il a fallu faire des feuilles de paie à chacun. Je crois que la Colombe a été le premier établissement à appliquer cette nouvelle législation qui a sonné l’arrêt de mort des petits cabarets. Je ne pouvais ni augmenter les prix, ni accueillir davantage de monde. Résultat : bien que c’était bourré tous les soirs, j’ai dû arrêter la partie cabaret.
La Colombe avait deux salles, et chacune avait sa spécialisation. La salle du rez-de-chaussée, qui contenait 35 à 38 personnes, était réservée aux chanteurs qui s’accompagnaient à la guitare. Elle était partagée par un mur dans lequel il y avait une fenêtre où les chanteurs s’asseyaient. Ils pouvaient ainsi s’adresser aux deux côtés en même temps. L’inconvénient était que l’artiste se trouvait devant un mur épais de 60 centimètres. Il arrivait parfois que le public soit meilleur d’un côté que de l’autre.
La salle du premier étage était plus rectangulaire. Dans un coin, on, avait installé un podium avec un petit piano bas. Il y avait là des chanteurs, des numéros parlés, des sketches et parfois des duettistes
Jo Moustaki
Le public de la Colombe était très mélangé : petits bourgeois non conformistes, notaires, médecins et notables en mal de dévergondage. Des étudiants venaient, souvent au moment où les attractions commençaient, prendre une bière ou un whisky... Alors on entassait les gens !
Guy Béart, Anne Sylvestre, Jean Ferrat passaient au rez-de-chaussée. On pouvait y entendre également Henri Gougaud et Georges Moustaki, avant qu’il ne rencontre Piaf et se laisse pousser la barbe. Il avait de belles chansons : Le fleuve argent, La carte du tendre... Il a donné à Piaf celles qu’il avait chantées cinq ou six ans auparavant et qui n’avaient pas marché très fort... parce que ce n’était pas un interprète rentre-dedans, Jo Moustaki !
Au premier étage, on pouvait voir Christines Sèvres, bien sûr, mais aussi Francesca Solleville, Jean Arnulf, Maurice Fanon que Pia Colombo m’avait présenté et que j’avais fait débuter.
Tous ces spectacles n’ont pas commencé du jour au lendemain. Au départ, ce lieu était frappé d’alignement et en très mauvais état. Il n’y avait pas d’électricité, pas d’eau dans les étages. C’était assez sordide. Dans la salle du rez-de-chaussée, il y avait l’éclairage au gaz d’époque, avec un lustre qui datait de 1880, une peinture vieillie sur les murs, des boiseries Restauration. Sur les tables, on avait des bougies, et un tout petit projecteur dissimulé éclairait les artistes pendant qu’ils chantaient - sans micro. Ce n’était pas un lieu de spectacles conventionnel, mais un lieu d’ambiance qui se caractérisait par une attention du public tout à fait étonnante.
Quand j’ai pris la Colombe, j’ai commencé très modestement. Au départ, j’étais seul à chanter, accompagné par un guitariste classique, Michel Morin, d’abord, Bernard Pierrot, ensuite. Eux-mêmes reprenaient de façon ininterrompue un répertoire qu’on aimait bien : celui de Francis Lemarque, Léo Ferré, Stéphane Golmann, Brassens, bien sûr, qui venait de percer quelques années auparavant. Ce n’était ni un spectacle, il n’y avait pas de programme, ni de la musique de fond, les gens ayant la courtoisie de se taire pendant les chansons.
Christine Sèvres
Certains soirs, Christine Sèvres chantait avec une économie de moyens extraordinaire. Grande, élancée, presque sans bouger. Ses yeux, des yeux grands ouverts, perçaient le public, perçaient chaque regard, se baladaient dans la salle et envoyaient : « Faudrait voir à pas mélanger / Les torchons avec les serviettes... »... Il y avait un frisson qui passait dans le public. Elle chantait merveilleusement bien Nous deux, de Caussimon, Le bistrot, de Brassens. C’était merveilleux. Je crois que de tous les gens qui sont passés à la Colombe, c’est celle qui, certains soirs, a été la plus percutante. C’était une interprète remarquable.
Trois ou quatre heures du matin
J’avais deux tours de chant. L’un composé de parodies de chansons 1900, réalistes, patriotiques, que j’interprétais au second degré, et l’autre à base d’imitations. Il n’y avait pas d’heure pour commencer : on attendait que l’ambiance y soit. Petit à petit, des clients sont arrivés avec une guitare sous le bras, et à la fin de la soirée, quand il y avait un peu moins de monde, je leur demandais de me faire entendre ce qu’ils faisaient. Les nuits étaient beaucoup plus longues en ce temps-là... 1954, c’était encore l’après-guerre et il n’était pas rare de voir des endroits pleins de monde jusqu’à quatre heures du matin dans Paris... Ça a complètement changé.
Les affaires marchant mieux, j’ai demandé aux artistes qui me plaisaient de revenir. Et quand j’ai pu, je leur ai proposé un petit cachet. De deux chanteurs dans l’établissement, on est passés à trois ou quatre. Un beau jour, des gens des Mines m’ont amené Guy Béart. C’était un inconnu. Ils m’ont dit : « Notre copain chante, est-ce que vous voulez qu’il vous interprète quelques chansons ? » J’ai découvert ainsi les premières chansons de Béart que j’ai trouvées formidables. Très vite je lui ai demandé de chanter tous les soirs. « Je ne peux pas, m’a-t-il dit, je suis ingénieur, je construis des ponts. » Nous sommes alors convenus qu’il viendrait un jour sur deux.
Tous traqués à mort
Après Béart, ce fut Anne Sylvestre. Elle, elle ne se faisait pas entendre tellement elle avait le trac. On l’entendait à peine à un mètre cinquante. Et il n’y avait pas de micro... Mais j’adorais ses chansons et j’ai insisté pour qu’elle les chante. Si bien qu’elle est quand même venue, en faisant la gueule, parce que le trac ne lui donnait pas un air avenant ! Béart non plus n’avait pas l’air avenant dans ses premiers jours. Ils étaient tous traqués à mort. Je les ai aidés par ma présence, en les conseillant sur l’ordre à donner à leurs chansons.
Petit à petit, il est venu de plus en plus de monde, ce qui m'a obligé à m’organiser. L’Ecluse faisait des auditions le premier mercredi de chaque mois. Moi, je les ai faites le premier jeudi. Rapidement, j'ai eu une quinzaine d’artistes à chaque audition. Je les écoutais avec attention et gentillesse. Dans ce métier, quand quelqu'un ne vous plaît pas, il est fréquent qu'on l'envoie balader... Ici, à la Colombe, il avait droit à la courtoisie, même quand ce qu’il faisait ne me plaisait pas. J’essayais de le lui dire gentiment. Les autres artistes dans la salle n’avaient pas le droit de se marrer quand un type était complètement ridicule. Ce qui arrivait. Si bien que le climat des auditions a séduit. En général, ça se faisait au Beaujolais : pour que ce soit plus convivial, j’offrais un verre à tous les artistes...
Ce qui distinguait la Colombe des autres cabarets ? Le fait que je ne m’intéressais pas aux gens qui avaient déjà un nom mais à ceux qui démarraient. Ferrat (1), par exemple, avait juste fait Milord l’Arsouille, avec Francis Claude, un de mes maîtres. Je ne le connaissais pas personnellement mais j’admirais ses émissions à la radio. Je lui dois beaucoup dans ma vocation de directeur de cabaret. Je voulais faire quelque chose qui soit digne de lui. Peu à peu, j’ai trouvé ma propre personnalité.
Métaphores
Certains artistes m’amenaient un répertoire qui n’était pas du tout pour la Colombe. Il m'arrivait de leur donner des conseils dans le genre : « Vous, vous avez une voix d’opérette, il faut essayer de suivre telle filière; vous, ce que vous faites est très rive droite, essayez d’aller voir untel... » Certains revenaient me voir en me disant : « Je sais que vous ne me prendrez jamais, mais je voudrais que vous me disiez comment j’ai évolué, puisque vous m’avez fait telle réflexion et j’y ai été sensible... » De fait, il est arrivé que des gens qui avaient un répertoire tout à fait médiocre reviennent avec des choses bien meilleures. Parce que je leur disais : « Vous traitez tout au premier dégré, il n’y a pas de métaphores dans vos chansons : A bas la guerre, on est contre la guerre, je hais l’uniforme... Ce n’est pas ça qui va nous faire devenir antimilitariste... Essayez de dire les choses autrement. » Et je leur citais des poètes, de la littérature ou de la chanson, qui avaient réussi à traiter un sujet différemment. Je leur disais : « Essayez de trouver vous-mêmes vos images à vous, pas des images copiées... » Mon travail se bornait à cela. C’était passionnant.
Propos recueillis par Raoul Bellaïche
(1) Je chante ! n° 6.
• La Colombière : Launay-Maréchaux, 91640 Briis-sous-Forges. Tél.: 64-90-50-07.
Ne croyez-vous pas que l’époque manque de gens comme vous, comme Jacques Canetti, comme Marc Chevalier. Ils avaient peut-être des qualités que n’ont pas tous les responsables de lieux chantants ?
Claude Dejacques, qui avait des qualités prodigieuses, a dû abandonner ce métier parce que les maisons de disques ne s’intéressent plus à ça. Il vend des voyages, maintenant, alors qu’il était capable de discerner du talent chez des gens peu connus. Il y a sûrement encore en France, des gens capables de discerner les talents. Encore faut-il avoir les moyens d’atteindre le public. Tout le métier a été changé, bousculé. Je ne le dis pas avec aigreur. C’est un constat. Moi, j’aurais vraiment souhaité continuer ce travail de recherche et faire travailler de jeunes artistes, en découvrir et en promotionner. Mais quand j’ai vu que ce n’était plus possible, j’ai arrêté et repris mon boulot de comédien. J’ai une nostalgie de la chanson et travaille moi-même constamment. J’aurais voulu que Gilbert Hennevic, l’auteur-compositeur dont je chante les chansons, devienne une vedette. Je trouve malheureux que pour gagner sa vie, un garçon comme lui chante des chansons qui ne sont pas de lui pour les clubs du troisième âge. Et là, le grand public est volé d’un tas de choses de qualité.
On oublie toujours le public. A qui la faute ?
Le fric, le fric... Le show-business, les médias, en France sont, en grosse partie, dans les mains du fric, du show-business. Et le fric du show-business est, à 95 %, américain. Je ne suis pas contre les chansons américaines, j’étais un fana de jazz, mais on n'en était pas saturés. On avait notre ration de jazz, et quand on voulait écouter des tangos argentins ou des chansons brésiliennes, on en écoutait. Aujourd'hui, c'est l'invasion d’une certaine forme de musique qui n’est pas dans notre origine. Qu’elle nous influence pour que l’on ne compose pas les mêmes chansons qu'il y a cinq, dix, quinze ans ou vingt ans, c’est tout à fait normal. Je ne referai plus un cabaret avec le même genre d’accompagnement à la guitare. J’aurais envie de mettre des musiciens, que l’on trouve d’autres couleurs... Je ne sais pas si c’est un constat désespéré parce que je suis un optimiste malgré tout. Je me dis que ça va peut-être brusquement se démoder. Et qu'on va écouter la voix du public qui veut entendre autre chose. Alors, on se mettra à entendre des chansons authentiques. Et pas seulement françaises, car je ne veux pas être franchouillard.
De fait, on n’entend pas de chansons polonaises, turques, grecques, italiennes, par exemple. C’est, sauf exception, toujours la même chose, le même son.
Quand on entend la même soupe d’accompagnement, quel que soit le pays, on se pose des questions. On se dit qu’il s’agit là d’un melting pot tout à fait effrayant. On ne s’y retrouve plus. On arrive à une espèce de médiocrité au lieu de cette différence merveilleuse qu’il y avait avant. Bien sûr, tout n'était pas parfait avant. De tout temps, la chanson française a eu son contingent de navets épouvantables ! Pour un Charles Trenet, combien de médiocres ? Mais au moins, on avait accès à différentes sortes de choses. Maintenant, ça se restreint. Et les radios libres n’ont rien aidé.
A l’époque de la Colombe, les maisons de disques envoyaient des imprésarios, des directeurs artistiques ?
Il y avait des espèces de filières. Les gens commençaient dans des petits cabarets comme la Colombe. Puis ils étaient repérés par un Canetti qui leur faisait faire un 45 tours. Ensuite, l’artiste chantait deux chansons à Pacra, en numéro un. Il avait une chance de passer à Bobino. Et peu à peu, il grimpait, il gagnait ses échelons. Ça se passait progressivement, il y avait très rarement des découvertes brutales, comme maintenant où on nous dit : voici le nouveau « Machin ».
C’est peut-être avec Hallyday que ce système a commencé ?
L’invasion brutale du yéyé a complètement bouleversé les comptes des maisons de disques. Brusquement, une nouvelle clientèle, les quinze-dix-huit ans, avait un pouvoir d'achat. Les maisons de disques se sont affolées : tout d'un coup, elles ont vendu 150.000 exemplaires d’un disque, alors qu'auparavant, elles se contentaient de tirages honorables : entre 15.000 et 50.000.
A ce moment-là, Brassens paraissait un petit monsieur. Tous les gens honorables devenaient des gens secondaires, passaient au second plan. Quand vous pensez que Philips disait à des artistes comme Anne Sylvestre : vous ne nous intéressez plus parce que vous êtes un fond de catalogue... On ne peut pas reprocher aux maisons de disques de ne pas avoir une vocation culturelle, ce sont des marchands de rondelles, mais c’est quand même dommage. Prenez les éditeurs de livres : la course aux best-sellers ne les empêche pas de publier des gens de qualité qui vendent moins. Dans le disque, on devrait avoir la même chose. Que chaque maison de disques ait dans son catalogue son petit « 20 % » de chansons intéressantes. Je suis sûr que c'est une politique qui finirait par payer.
D'autant qu'un public existe...
On trouve dans la chanson d'aujourd'hui autant de gens de qualité qu'entre 1950 et 1964. Seulement, ces gens-là ne sont plus promotionnés par les médias et ils se contentent de petits publics, marginaux. Ils ne passeront pas à la postérité. Mon grand plaisir, quand je faisais du cabaret, c’était ça : je découvrais quelqu’un, je l'aimais, et j’avais envie que le plus grand nombre le connaisse.
Je suis malheureux quand je vois seulement trois cents personnes applaudir un type de qualité. Je voudrais qu’il le soit partout. Je crois que les Brassens, les Béart, les Ferrat, les Anne Sylvestre ont eu la chance, finalement, d’arriver à un bon moment dans la chanson et d’avoir pu laisser un nom important. Pensez que quelqu’un comme Jean Ferrat peut se permettre d’arrêter plusieurs années de chanter et de revenir et d’avoir toujours son public. Parlez-moi d’une vedette actuelle... Ils sont obligés, ils sont tenus, ce sont des mercenaires du show-business, il faut qu’ils suivent...
Propos recueillis par Raoul Bellaïche
« D'abord, la mélodie »
Je ne faisais pas partie des extrémistes de la rive gauche qui pensaient qu’il suffisait de trois ou quatre accords à la guitare pour mettre une petite musique. Moi, j’appelais ça les doux poètes. Les textes pouvaient intéressants mais ils n’étaient pas soutenus par une musique qui fasse qu’on la remarque et qu'on la retienne. Bien que j’aime les textes, ce qui m’a toujours séduit à la première écoute d’une chanson, c’est d’abord la mélodie, la musique. Après, je décortiquais le texte. Quand un thème était traité d’une façon astucieuse, j’appréciais. Maintenant, on a déshabitué le gros du public à écouter avec attention les choses simples. L’accompagnement, quand il est trop riche, fait quelquefois du tort au texte. C’est invraisemblable, alors que la musique est là pour servir la chanson, pour la faire passer.
Félix Leclerc et Anne Sylvestre
Félix Leclerc avait dit de jolies choses en écoutant Anne Sylvestre. Après son tour de chant, il lui avait dit : « Il faut que je vous dise quelque chose, vous avez chanté trop de chansons ! » Anne commence à se vexer. Félix Leclerc poursuit : « Chacune de vos chansons, c’est douze ans de souffrance. Il faudrait nous laisser un quart d’heure, une demi-heure avant d’en refaire une autre. »
A la télévision
En décembre 1982, Antenne 2 diffusait l'émission « Il y a 25 ans... la Colombe », reconstitution d'une soirée avec les artistes de l’époque. Avis aux chaînes de télévision, en mal de rediffusions...
dimanche 24 janvier 2010
Il était une fois... La Colombe. Les souvenirs de Michel Valette
Lien avec le site de Michel Valette :
http://michelvalette.lacolombe.org/
Une page Wikipédia :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Valette
Site La Colombe :