
Témoignages sur Jean Ferrat
On le connaît pour ses textes mis en musique par Jean Ferrat (La leçon buissonnière, Je ne suis qu'un cri, La porte à droite). Professeur aujourd'hui à la retraite, Guy Thomas vient de publier son sixième recueil de poèmes.

Né en 1934 en Belgique, d'un père bourguignon et d'une mère wallonne, Guy Thomas a été l'un de ces enfants « difficiles » dont il a eu à s'occuper pendant sa carrière de professeur de français et d'histoire-géographie dans un lycée professionnel du Jura. « C'est un métier très prenant, c'est pourquoi je ne l'ai pas abandonné. Mais je me faisais plaisir en publiant mes petits bouquins, parce que j'en avais quand même envie. »
Guy Thomas anime un journal scolaire, s'occupe du ciné-club. « Pas mal de gosses ont appris à écrire grâce à ce journal scolaire. L'un d'entre eux est aujourd'hui attaché parlementaire. C'était dur, mais j'ai eu quelques satisfactions et je ne regrette pas d'avoir fait ce métier, ça vous apprend des tas de trucs sur la vie et sur ce qu'on pourrait faire pour qu'elle change.
Je pense que lorsque l'on fait ce métier avec cœur, les enfants le sentent. Si je n'avais pas eu un prof qui m'a sorti de la merde, je n'aurais jamais fait ce que j'ai fait. Je retransmets le flambeau, en quelque sorte. Pour ces gosses qui ont eu des problèmes avec la justice ou qui viennent de la DDASS, vous êtes une main qui se tend. Notre génération n'a pas eu une jeunesse vraiment marrante : je suis né en 1934, j'ai été adolescent pendant la guerre... Vous savez, c'est jamais facile d'être jeune, quelle que soit l'époque. J'ai des tas de gamins qui sont sortis de l'école avec des diplômes et ça ne leur sert à rien, ils ne trouvent pas de boulot, forcément, ils sont révoltés.
Je suis d'un milieu extrêmement pauvre, le sous-prolétariat... J'étais pratiquement un romanichel et je ne sais pas par quel hasard j'ai réussi à faire des études. J'ai été pistonné par des curés qui m'ont aidé à me faire une culture. Mais je n'ai jamais eu assez d'argent pour aller au théâtre, au music-hall... C'est seulement lorsque Jean Ferrat m'a pris une première chanson et que j'ai touché un peu d'argent que j'ai pu aller enfin voir des artistes... Je n'ai jamais vu Brel, par exemple. »
Hara-Kiri
En 1960, alors qu'il est à l'armée, Guy Thomas rejoint l'équipe d'Hara-Kiri. C'est là qu'il rencontre Cavanna qui, avec François Mauriac et Jean Rostand, sera un des premiers à l'encourager à écrire des poèmes. « Ces encouragements m'ont aidé à continuer à écrire. Si j'avais pas connu ces types-là, je n'aurais eu qu'à me suicider. Je n'étais pas bien dans ma peau. Étant professeur dans le Jura, je n'ai pas pu continuer une collaboration régulière. J'ai signé de beaucoup de pseudonymes parce que je risquais d'avoir des ennuis avec l'armée, mais certains articles étaient tout de même signés de mon nom. »
En 1969, Guy Thomas publie son premier recueil de poèmes aux éditions Chambelland. Vers boiteux pour un aveugle attire l'attention du Monde, de Charlie Hebdo et du Canard Enchaîné, qui le salue en ces termes : « Je dois à une amie la découverte d'un poète comme je les aime, sincère, sans chichis, une rosette d'ironie à la boutonnière de la révolte : Guy Thomas... » « Les poèmes sont étonnants de tendre canaillerie », ajoute le critique du Canard, qui suggère à l'auteur d'envoyer sa plaquette à Jean Ferrat et à d'autres artistes.
« J'ai adressé mon recueil à trois personnes, raconte Guy Thomas. Brel ne m'a pas répondu. Brassens m'a expliqué, en substance, qu'il ne chantait que les poètes morts, mais m'encourageait à poursuivre. Quant à Ferrat, c'est Gérard Meys qui m'a fait savoir que Jean voulait enregistrer La leçon buissonnière, qui figurait dans ce recueil. Avec Le chef de gare est amoureux, c'est une de mes chansons qui a le mieux marché. On a même été interdit, à un moment, à France-Inter, parce que des catholiques s'étaient plaints que la musique de Jouez hautbois, résonnez musettes soit utilisée... »
« C'est au numéro trente-deux / De l'av'nue de la République / Que j'enseigne aux petits merdeux / Les théories philosophiques... » Ce texte, que Ferrat a mis en musique sans y apporter de modifications, paraît sur l'album « À moi l'Afrique » en mars 1972. « Ce "bébé", qui m'a rapporté relativement beaucoup d'argent, c'est un truc que j'ai écrit en une heure en rentrant du boulot ! », avoue Guy Thomas.
JE CHANTE ! — Vous publiez votre sixième recueil de poèmes.
GUY THOMAS.— J'appelle ça plutôt des goualantes, parce que j'écris surtout des poèmes d'inspiration populaire et que ce sont des textes faits pour être dits ou chantés, pas seulement pour être édités et lus. On a dit que j'avais beaucoup été influencé par des poètes comme Gaston Couté. J'essaie de continuer la tradition.
Longtemps, j'ai été publié dans des revues poétiques officielles où l'on se prend, souvent, très au sérieux. Lorsque mes poèmes ont été mis en musique, on m'a regardé avec mépris : « Guy Thomas nous a quittés, c'est devenu un chansonnier... » Dans le milieu de la « poésie », il y a un réel mépris pour la chanson ! Pourtant, j'en ai vu qui s'échinaient à placer des chansons et qui n'y arrivaient pas... Je reconnais avoir eu de la chance.
Qui vous a chanté à part Ferrat ?
Francesca Solleville (Adultère, L'escarpolette, Quand le bonheur est une orange, Je ne suis qu'un cri), Jean-Marie Vivier (Je ne veux pas de vos ragougnasses et Petit bonhomme), Isabelle Aubret (Mon petit chercheur d'or, Amazonie). Une écolière au tableau noir m'a été suggérée par Francesca, parce que je n'écris pas tellement au féminin. Isabelle Aubret reproche souvent à mes textes d'avoir un sexe ! Avec James Ollivier, j'ai fait la chanson officielle du Salon de l'Environnement de Bruxelles (Aquarelle). James Ollivier a mis beaucoup de mes textes en musique mais, comme il n'a pas l'opportunité d'enregistrer un disque, ces chansons restent dans des tiroirs... Il les dit sur scène et je vous prie de croire que toute la salle se bidonne ! Un type comme Coluche aurait pu interpréter certains de ces textes...
La porte à droite (1985) est le seul texte écrit à la demande de Ferrat ?
Le disque de Ferrat était quasiment terminé lorsque Gérard Meys et Jean, trouvant qu'il manquait une chanson politique, m'ont demandé un texte sur ce thème des « déçus du socialisme »... J'ai pondu un texte qui n'est pas exactement celui de la chanson, et avec Jean, on a passé des heures au téléphone à le modifier. À l'exception de La porte à droite, les treize textes de ce disque de Ferrat de 1985 ont été publiés avant.
C'est une chanson très virulente...
Elle l'était déjà, au départ. Ce que j'écris est généralement assez méchant, même ! Voyez les titres des « chapitres » : « Coups de gueule », « Coups de balai dans les cabinets »... C'est vrai qu'on a perdu l'habitude des textes virulents...
Vous auriez aimé être chanteur ?
Oui, mais je n'ai pas d'oreille et je chante faux ! C'est quelque chose que je regrette, parce qu'il y a un tas de textes que Jean ne chantera jamais, car ils ne correspondent pas à sa nature : des textes très violents, orduriers, avec un vocabulaire très vulgaire...
Avec Les cerisiers, vous visiez Yves Montand...
Oui, mais c'était juste une petite « pique »... Le texte des Cerisiers était paru dans l'Huma et Montand, qui épluchait ce journal, était tombé dessus. Il m'a recherché par minitel et le soir-même, j'ai reçu une engueulade téléphonique pas possible ! Je n'ai pas pu placer un mot et il a raccroché en répétant : « D'autant plus que vous avez du talent ! » Il m'a reproché de soutenir les thèses du parti communiste. Mais il n'y a qu'à relire le texte, ce n'était méchant pour personne, même pas pour Montand que j'adore, j'ai tous ses disques !
J'ai longtemps cru que vous étiez l'autre Guy Thomas, le chanteur !
Il y a un Guy Thomas qui est ACI, mais je n'ai rien à voir avec lui. Il a enregistré Jean est resté au pays, une chanson qui évoque Ferrat. Un jour, il m'a écrit pour me demander de... changer de nom ! Ayant déjà publié quatre bouquins, je ne pouvais pas le faire !
Vous êtes resté fidèle à vos « folies d'avant 81 » ?
On a dit du mal des communistes, mais je pense toujours à cette histoire : au théâtre du Bolchoï, à Moscou, au temps de l'Union soviétique, il y avait trois personnes pour garder un chapeau au vestiaire... Il vaut mieux garder un chapeau à trois dans un vestiaire que de mendier dans les rues, vous ne croyez pas ? Ça ne justifie pas tout, évidemment, mais ce qu'il y a de triste, c'est qu'un idéal important fout le camp. Surtout que la capitalisme sauvage qui s'en est suivi n'a pas du tout résolu les problèmes. Au contraire : la mafia, la prostitution... Je ne dis pas que c'était mieux avant, on ne savait même pas ce qui s'y passait, à mon niveau, du moins (il n'y a qu'Yves Montand qui était au courant !).
Le salut dans le capitalisme ?
Où voyez-vous ça ? À Champagnole, toutes les usines ferment les unes après les autres. Sur 11000 habitants, il y a près de 1500 chômeurs. Ces types-là crèvent la dalle, il faut qu'ils s'en aillent, ils s'entassent dans la région parisienne. Je sais bien qu'on ne peut pas lutter contre la concurrence internationale, mais la société est mal barrée, mal organisée, puisqu'on arrive à des situations pareilles. Je pense aussi qu'on a vécu sur le pillage du tiers-monde et que le tiers-monde, il nous le renvoie déjà, avec les délocalisations...
Les changements survenus dans l'histoire ne peuvent-ils être obtenus qu'avec, malheureusement, la violence ?
Ce ne sont pas les gens qui rouspètent qui sont les plus violents, c'est l'ordre établi qui est violent, en refusant qu'on change les choses... Le gouvernement cède quand il y a des violences. Ça a toujours été comme ça et c'est bien triste !
Vous croyez que l'anarchie a de l'avenir ?
Dans le milieu artistique, au moins, parce qu'un artiste qui est content du monde n'est pas un artiste ! En général, les artistes sont des gens qui ne sont pas bien dans le monde tel qu'il est et qui essayent de le changer. Brassens, qui se disait anarchiste, critiquait l'ordre établi, et je pense que critiquer l'ordre établi, ça va durer encore un bon bout de temps ! Encore faut-il distinguer les anarchistes qui plaçaient des bombes au siècle dernier et des artistes comme Brassens ou Ferré.
Et le communisme ?
Tel qu'il a été expérimenté dans les pays de l'Est, je pense que cela ne se reproduira plus. Mais l'idéal de la Commune de Paris, ça n'est pas prêt d'être dépassé, ça ! L'idée que chacun puisse bouffer à sa faim et avoir sa petite place au soleil, son petit bout de bonheur, je ne crois pas que ça puisse être dépassé... Et de la façon dont vont les choses, en ce moment, je ne pense pas que cet idéal soit foutu. Ça reviendra sous un autre nom, peut-être.
Propos recueillis par Raoul Bellaïche
(paru dans JE CHANTE N° 21, 1997)
•Guy Thomas : Pillemoine, 39300 Champagnole. Tél.: 03-84-51-60-67.
dimanche 21 mars 2010
Guy Thomas, parolier de Ferrat
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