Témoignages sur Jean Ferrat

J’ai connu Jean Ferrat par l’intermédiaire de Christine Sèvres pour qui j’avais une grande admiration. À l’époque, vers 1966-67, elle passait en vedette à l’Écluse et moi, en milieu de programme. Un jour, elle me dit : « Pourquoi tu ne fais pas de chansons pour moi ? » Je lui ai fait trois textes : Cuba si, Prisunic et Le point du jour, qui lui ont plu et que Ferrat a mis en musique. C’était des chansons pour Christine, mais finalement, il les a enregistrées. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Jean et que notre collaboration a commencé. Après, j’ai écrit directement pour lui. En période de préparation de disque, je lui montrais les textes que j’avais faits dans les mois qui précédaient.
Ce qu’il y a d’unique chez Ferrat, c’est que tout en étant une star de la chanson, c’est un homme extrêmement simple. L’anti-frimeur par excellence. Quand il n’était pas connu, il vivait dans un deux-pièces à Ivry. Avec le succès, il s’est acheté un appartement plus moderne, toujours à Ivry, mais il n’a pas changé de quartier. Son bistrot est resté le même !
C’est un type qui a des idées — qu’on peut ne pas partager — mais qui les défend avec une sincérité totale. Il dit ce qu’il croit bon, ce qu’il croit juste. C’est un homme qui ne calcule pas. Le succès ne lui est pas monté à la tête. Il a les mêmes amis, des gens qui ne sont pas dans le métier. Le fait que les gens soient connus ou pas n’influe absolument pas sur le regard qu’il porte sur eux. Mais c’est extrêmement rare, ça ! Il y a un mot galvaudé, mais qui s’applique rigoureusement à lui : c’est un type authentique. Il est comme il est. Et moi, ça me touche beaucoup, ça.
Je crois que sous ses dehors un peu maladroits, il est beaucoup plus profond qu’on ne l’imagine. C’est un homme profond et sensible. Je crois qu’il a pigé des trucs que peu de gens ont pigé. Il ne le dira jamais. C’est un homme d’une grande pudeur. Je suis allé, début novembre, à la journée spéciale Ferrat organisée sur Radio Monte-Carlo. Il y avait longtemps que je ne l’avais pas vu. Il ne change pas. C’est un chêne !
Le peuple de gauche
Je n’aime pas trop faire de hiérarchies, parce qu’à mon avis, ça ne veut pas dire grand-chose. Je crois que si certains placent Ferrat un peu en dessous des « grands », c’est une question de génération. Vu d’ici, avec la distance, il fait partie de la même génération que Ferré, Brassens, Brel, mais ce n’est pas vrai : il est plus jeune. Il fait partie de l’autre génération. Ferrat a commencé dans les années 60, alors que Brassens, Brel, Ferré, c’était dans les années 50, dix ans avant. La génération de Ferrat, c’est les gens avec qui il chantait à La Colombe, c’est-à-dire Pierre Perret, Anne Sylvestre... Béart, lui, est entre les deux. Les œuvres de Brassens et de Brel sont des œuvres bouclées, finies, le rond est fermé. Ferré aussi, d’une certaine manière. Tandis que Ferrat, ce n’est pas encore fermé.
Ferrat correspond à une sensibilité particulière qui est, en gros, celle du peuple de gauche. Brel, c’est la jeunesse, l’adolescence révoltée, romantique. Brassens touchera plus les amoureux de la langue française, les instituteurs. Ferré correspond à la sensibilité anar. Évidemment, c’est très schématique tout ça. Je crois que Ferré et Ferrat sont les plus comparables. L’un correspond à la sensibilité de gauche, l’autre à la sensibilité anarchiste. Tous deux avaient et ont leur public, qui n’est pas exclusif l’un de l’autre, d’ailleurs.
La différence entre Ferrat et Brel peut-être, c’est que Ferrat n’est pas un grand interprète. C’est un grand chanteur, un très bon chanteur. Il a pour lui sa voix, ses mélodies. Ça lui a porté préjudice, d’une certaine manière, à une certaine époque, parce qu’il était de mode pour un auteur-compositeur-interprète de chansons à textes de chanter approximativement. Lui ne chantait pas approximativement. Il avait de belles orchestrations, une belle voix. Cela dit, si on s’en tient aux chansons, pour moi, Nuit et brouillard ou La montagne, c’est des chansons qui soutiennent la comparaison avec les plus grandes chansons de Brassens ou de Brel.
Sa maladresse m’émeut beaucoup
J’ai vu l’émission de Drucker, mais pas avec un œil objectif ! Moi, j’étais ému parce que ça faisait remonter des tas de souvenirs. Jusqu’à présent, je ne m’étais pas rendu compte à quel point Véronique Estel ressemblait à sa mère, Christine Sèvres ! C’est fou ! Je n’ai pas toujours partagé les idées de Jean, mais c’est un homme qui m’a toujours ému, même dans sa maladresse de chanteur, dans son attitude sur scène. Sa maladresse m’émeut beaucoup. Je la trouve belle. Je trouve ça plus émouvant que les gens super pro.
Cette espèce d’hommage qui lui ont rendu des jeunes chanteurs en chantant ses chansons était intéressant. Pour Nuit et Brouillard, j’avais les larmes aux yeux... C’était magnifique. Ferrat aussi était très ému. Ma môme par les Forbans, c’était formidable.
Une chanson comme Nuit et brouillard, ça tient sacrément la route et c’est de plus en plus actuel, on dirait. C’est plus actuel aujourd’hui que peut-être ça ne l’était il y a vingt ans... C’est à ça que l’on voit les grandes chansons : si elles sont capables de tenir la distance. Les plus grands auteurs de chansons du siècle seraient fiers de l’avoir écrite. C’est quand même un chef d’œuvre. La montagne, c’est une espèce de miracle réussi de chanson populaire et de chanson dite d’expression. C’est une chanson à texte qui est aussi populaire.
Pour La matinée, je n’avais pas du tout pensé à lui et à Christine, ni à quelqu’un d’autre en particulier. J’avais vaguement l’idée de l'enregistrer avec une chanteuse. Dans cette chanson, je trouve qu’il y a une espèce de miracle d’accord parfait entre la voix de Jean et celle de Christine. J’oublie facilement que je suis l’auteur d’un texte. Je crois qu’il est assez réussi et que l’idée était bonne. La musique est belle et c’est magnifiquement interprété.
Propos recueillis par Raoul Bellaïche
(paru dans JE CHANTE N° 6, 1991)
samedi 13 mars 2010
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