Jean-Claude Pascal
Au fond, si Jean-Claude Pascal a fait de la peine à ceux qui ont pleuré sa mort il y a quelques jours, c’est la faute du maréchal Leclerc, d’un comédien nommé Mazotti, d’un coiffeur pour dames, de Françoise Arnoul et de la régie des tabacs : ils ont tous quelque chose à se reprocher dans sa réussite.
En fait, il avait tout pour connaître la gloire dans une foule de domaines excepté celui de la chanson. Il ne faudrait d’ailleurs pas se méprendre sur sa carrière de chanteur : elle fut remarquable et s’est traduite par 55 microsillons 33 tours, un triomphe à l’Eurovision et un Grand Prix de l’Académie du disque couronnant des tournées dans le monde entier, Amérique et Russie comprises.
C’est vrai que cette réussite dans la chanson a quelque chose d’insolite et de surprenant : on imagine qu’il aurait pu aller beaucoup plus loin dans d’autres disciplines. On l’aurait vu parfaitement réussir, par exemple, dans l’industrie de la draperie. Il était né coiffé dans ce secteur, puisqu’il avait vu le jour le 24 octobre 1927 dans une très riche famille de drapiers du Nord, les Villeminot. Le bambin connut une enfance dorée, entre une nurse anglaise et une gouvernante allemande. Sa route était toute tracée : il entrerait dans l’entreprise familiale et en prendrait la tête quand les aînés s’en retireraient. C’était sans compter sur le général Leclerc qui vint tout gâcher. Le jeune homme - il avait seize ans - avait autre chose dans la tête qu’un avenir dans la draperie internationale. Il se sentait l’âme d’un Errol Flynn la veille de la charge de la brigade légère : prétendant qu’il avait perdu ses papiers dans un bombardement en Normandie, il affirma avoir vingt et un ans et s’engagea dans la division Leclerc.
Il en revint deux ans plus tard avec la croix de guerre et la moitié de ses illusions en moins. Mais avec un appétit féroce pour l’aventure et l’inconnu. Pour calmer la famille, il fit un petit tour dans la draperie : ce fut une catastrophe et son renoncement fut un véritable soulagement pour les aînés. A la draperie, Jean-Claude préférait le chiffon : il entra chez Dior. Ce fut sa période folle. On le vit chez Givenchy, chez Pignet et chez Hermès où il fut l’un des inventeurs du célèbre « carré ».
Mais le destin veillait : faisant des costumes de scène pour Edwige Feuillère, il découvrit le théâtre. Fasciné, il décida de jeter l’aiguille et le dé pour se lancer dans le rideau. Au Cours Simon, il côtoie Nicole Courcel, Philippe Nicaud et Pierre Mondy, inséparable d’un comédien nommé Pascal Mazotti, qu’on verra dans des films comme Les grandes familles ou Le dialogue des Carmélites. C’était l’époque où le débutant Jean-Claude cherchait un nom, car la famille Villeminot ne tenait pas à voir son patronyme sur une affiche de saltimbanques. Entendant Pierre Mondy dire sans arrêt à son copain : « Non, Pascal, non, Pascal », il saisit le nom au vol et devint Jean-Claude Pascal.
Il faut dire que le jeune homme avait ce qu’on appelait « une belle petite gueule ». Il suffisait sans doute de la montrer pour que ça marche. Il alla, notamment, la montrer dans une maison de production préparant un film avec Georges Marchal, en compagnie de son copain Philippe Nicaud. « Laissez votre adresse, on vous écrira, leur dit une fille. Tous les rôles sont distribués. » Un peu déçus, les deux compères s’apprêtaient à reprendre l’ascenseur lorsqu’un un personnage interpella Jean-Claude. « Au fait, dit le personnage, vous pouvez toujours repasser demain matin. Mais teint en blond. On ne sait jamais ! »
Le lendemain, Jean-Claude, transformé en blond par les soins d’un artiste capillaire de qualité, débarque. Il apprend que Georges Marchal n’était plus libre, l’inconnu qu’il était allait le remplacer. C’était encore l’époque où les metteurs en scène pêchaient leurs vedettes dans la rue : en octobre 1949, Jean-Claude Pascal faisait une entrée fracassante dans le cinéma en tournant son premier film, Le jugement de Dieu, sous la direction de Raymond Bernard, le fils de Tristan Bernard. Il connaîtra une belle carrière, de ce Jugement de Dieu aux Toits de Saint-Pauli, passant par Le rideau cramoisi, Un caprice de Caroline Chérie, Le grand jeu, Pêcheur d’Islande ou Angélique et le sultan.
Ce qui intéresse Je Chante ! Discographies n’est pas le cinéma mais la chanson. En fait, l’un induisit l’autre. En 1953, il tourna en effet La rage au corps, sous la direction de Ralph Habib : par amitié pour la vedette, Françoise Arnoul, il accepta de n’y faire qu’une apparition... chantée. Il sembla y prendre goût puisque, ne tournant qu’un film par an dans les années 60, il eût l’idée de s’attaquer à la chanson. La nature lui avait donné une très jolie voix de soprano qu’il avait légèrement altérée par la cigarette, mais qu’il savait utiliser par ses indiscutables qualités de comédien. Dans ce domaine aussi, cela marcha d’emblée, même si les marchands de disques l’obligèrent à susurrer des mélopées sirupeuses alors qu’il ne rêvait que d’interpréter Brel ou Barbara.
Alors, il accepta un défi : le concours de l’Eurovision où il avait tout à perdre et bien peu à gagner. Gagner le concours, simplement. Il le fit avec une ravissante bluette de deux « génies » de la chanson populaire, Jacques Datin et Maurice Vidalin, Nous les amoureux. Ce succès fut suivi du Grand Prix du disque et sa carrière de chanteur se poursuivit en français, en anglais, en italien et en allemand, ponctuée par cinquante-cinq 33 tours et des tournées dans le monde entier.
Encouragé par la réussite, il s’essaya à nouveau dans l’Eurovision avec une chanson de Jean-Claude Petit, Sophie Makhno et de... Jean-Claude Pascal, C’est peut-être pas l’Amérique. Il était devenu Luxembourgeois pour la circonstance, mais, cette fois, il rata son affaire : il fut classé dixième et on oublia très vite l’épisode.
La réussite de ce touche-à-tout de talent, aussi bien au cinéma qu’au théâtre ou dans la chanson, a été réelle, comme si toutes les fées s’étaient penchées sur son berceau à sa naissance. Au fond, cette réussite n’est-elle pas une sorte de malentendu ? Il rêvait d’être Robin des Bois au cinéma, il ne fut que le fils de Caroline Chérie. Il rêvait d’être Lorenzaccio, il ne fut qu’Armand Duval. Il voulait chanter Béart, Ferré et Brel : il reste le « crooner » de Nous les amoureux. Et ce n’est déjà pas si mal.
Christian Plume
(Radio Bleue)
dimanche 10 janvier 2010
Une pensée pour Pascal
Paru en 1992,
dans le n° 8 (épuisé)