Jean-Claude Pascal
JE CHANTE.- Jean-Claude Pascal, vous nous présentez un livre qui s’appelle L’enfant et les giboulées. Je crois que vous n’en êtes pas à votre coup d’essai en tant qu’écrivain ?
JEAN-CLAUDE PASCAL.- Ecrivain, c’est beaucoup dire... Je suis un homme qui écrit. Mais comme c’est difficile d’écrire, peut-être que je fais des progrès à chaque livre... C’est mon septième en cinq ans. On m’a demandé, non pas un livre de Mémoires, comme à beaucoup de mes homologues, mais un livre de témoignage d’époque. J’ai eu l’occasion de raconter « mes débuts dans la vie ». En rentrant de la guerre, à dix-huit ans, je ne savais pas tellement quoi faire. Et ce livre m’a permis de me mettre en boîte moi-même, d’ironiser sur mon propre compte et de parler des gens que j’avais rencontrés au début de ma carrière, ou de mes carrières.
Ce livre, sorti chez Robert Laffont il y a quelques années, s’appelait Le beau masque et a eu un certain succès. Parce que le public a apprécié ma façon de me traiter, de traiter l’époque dont je parlais dans ce bouquin. Après, les éditeurs se sont dits : « Tiens, il n’écrit pas mal... » et j’ai commencé à écrire des livres. Mais j’avais surtout envie de passer un examen de passage, et je me suis mis pendant quatre ans à travailler sur une biographie historique, celle de Marie Stuart, la dernière reine d’Ecosse. Je me suis plongé pendant plusieurs années dans le XVI° siècle. J’ai fait des voyages en Ecosse, en Angleterre, consulté les archives... Ça a pris beaucoup de temps. Ce livre est sorti en 1987 mais j’avais, bien sûr, commencé longtemps avant à réunir ma documentation. Il a été excessivement bien accueilli, tant des historiens « orthodoxes » que des libraires, et par conséquent du public. Il continue à se vendre et, m’a t-on dit, il fait référence puisqu’on n’a pas écrit récemment d’ouvrages sur Marie Stuart aussi poussés. C’est un livre de mille pages que j’ai mis quatre ans à écrire, bien avant la rédaction de mon premier bouquin.
Sept ouvrages en cinq ans, c’est beaucoup. Est-ce que ça veut dire que Jean-Claude Pascal écrivain a laissé tomber définitivement Jean-Claude Pascal chanteur ?
Je crois que dans la vie, il y a un temps pour tout. J’ai fait beaucoup de choses, je crois. Je me suis promené dans différentes disciplines artistiques. J’ai toujours essayé de m’attaquer à des expressions que je ne connaissais pas dans la création. Après avoir fait des robes chez Christian Dior, j’ai fait du théâtre puisque j’ai été très vite tête d’affiche en face d’Edwige Feuillère qui m’a fait jouer le rôle d’Armand Duval dans La Dame aux camélias. Très bonne leçon. Le jour où madame Feuillère m’a dit que j’avais du talent, ça m’a fait plaisir. Après, j’ai fait du cinéma, et le jour où Pierre Fresnay, mon partenaire, m’a dit que j’avais du talent, ça m’a fait plaisir aussi... Dans la chanson, le jour où Charles Trenet m’a dit que j’avais du talent, ça m’a fait plaisir. Et puis, aujourd’hui, quand Philippe Erlanger a lu le manuscrit de mon livre, il m’a dit que c’était un livre remarquable. Venant d’un grand historien, ça m’a fait plaisir aussi... Dans ma vie, je me débats dans des difficultés que je crée moi-même. Au lieu de me satisfaire des petites réussites ou des petites glorioles que j’aurais pu avoir dans les différentes disciplines artistiques précitées, je préfère m’inventer des obstacles et tenter de les sauter avec mon petit cerveau ou mon petit porte-plume, actuellement...
A chaque fois que vous attaquez quelque chose de nouveau, vous laissez un peu tomber ce que vous avez fait auparavant. Vous ne menez pas de front plusieurs choses, plusieurs carrières.
Je ne laisse pas tomber un petit peu : je laisse tomber complètement. Je suis incapable de faire deux choses à la fois. Quand je faisais du cinéma, je ne chantais pas, quand je chantais, je ne faisais ni cinéma ni théâtre. Et inversement. On me parle souvent du concours de l'Eurovision. J’avais probablement un avantage sur les autres concurrents, c’est que les jurys des différents pays d’Europe me connaissaient, connaissaient ma gueule par rapport au cinématographe. Il est possible que n’ayant pas trop mal chanté ce jour-là, j’ai eu un léger avantage par rapport aux autres. Et la chanson était très belle. Je l’ai bien défendue ce jour-là. J’ai gagné le concours, merci mon Dieu. Vous savez, les concours, ça ne veut pas dire grand-chose, mais j’ai été très heureux d’avoir décroché la timbale. Bien sûr, ça a beaucoup compté, étant donné que la chanson a fait le tour de l’Europe et que ça m’a permis d’aller me promener avec mon orchestre dans différents pays, les pays limitrophes de la France et même les pays de l’Est, derrière le Rideau de fer, qui est maintenant en train de s’écrouler... J’ai chanté de Varsovie à Sofia en passant par Bucarest, Budapest. Je suis même allé chanter à Moscou et en Allemagne de l’Est, à Leipzig et Berlin-Est...
Cette chanson m’a ouvert toutes les portes de l’Europe. J’ai été chanter jusqu’aux Etats-Unis, même en Australie. Ça fait partie des très bons souvenirs. Je n’ai jamais été ce qu’on appelle un chanteur. J’ai été un interprète de textes, de chansons. Les textes étant beaux, on mettait les harmonies dessous pour arriver à les mettre en valeur. Je ne me suis jamais pris pour un chanteur. Un chanteur, pour moi, c’est Caruso, c’est la Callas ! Je n’ai jamais eu la prétention d’avoir une voix exceptionnelle. Je chantais pas mal parce que j’articulais, paraît-il, à ma façon. Donc, j’interprétais en soulignant les mots intéressants dans une expression poétique.
La nostalgie étant à la mode, est-ce qu’on vous sollicite beaucoup, à la radio, à la télévision ?
Oui, bien sûr. Il y a un disque compact qui va sortir ces jours-ci chez EMI. Dans ce premier compact, il y a une vingtaine de chansons qui sont parmi celles qui ont plu le plus au public. Il y a bien sûr Nous les amoureux, qui a eu le Grand prix de l’Eurovision et d’autres chansons qui ont été primées (le Grand prix du disque, le prix de l’Académie Charles-Cros...). Mais ce n’est qu’un début. La maison de disques en prévoit d’autres. Comme j’ai au moins 200 titres au catalogue Pathé Marconi, vous risquez de m’entendre sur les ondes...
Dans la carrière d’un chanteur comme vous, avoir gagné le Grand prix de l’Eurovision en 1961, est-ce que ça reste quelque chose d’important et de marquant ?
Important et marquant, sûrement, mais je vous signale au passage que c’était dû au hasard et pas à mes mérites. La chanson était bonne. Aujourd’hui, je n’ai plus du tout l’envie de chanter. Je n’ai plus envie de remonter sur une scène pour faire du théâtre et encore moins de regarder les caméras en face... Ma vie a été un très beau voyage. Je me suis activé toute mon existence, avec plus ou moins de bonheur parce que rien ne se fait facilement. Toutes les réussites que j’ai pu avoir sont dues bien sûr à la chance et au hasard mais aussi à beaucoup de travail. Je ne crois pas au miracle des réussites extravagantes. Comme un bon artisan, je crois à la vertu du travail. Et j’ai travaillé constamment pour arriver à défendre mes idées sur le plan artistique. C’est-à-dire à me battre et me débattre pour prôner ce que j’estimais de qualité.
Evidemment, ça coûte très cher parce que je ne suis d’aucune mode, je ne suis entré dans aucune mode, je suis resté à ma mode, et c’est peut-être pour ça que le public m’est fidèle depuis, m'a t-on dit, maintenant cinq générations... C’est extrêmement confortable, par exemple, de prendre un taxi en pleine nuit et d’entendre le chauffeur vous dire : « Monsieur Pascal, où allez-vous ? »... Qu’il me reconnaisse même à la voix, je trouve ça fabuleux, c’est un cadeau du ciel extraordinaire...
On parle beaucoup des crooners actuellement. Est-ce qu’on peut vous considérer comme étant ou ayant été un crooner français ?
Les gens considèrent ce qu’ils veulent, vous savez... Coller des étiquettes, c’est une sacro-sainte manie en France. Mais tout ça est très loin de moi, pour l’instant. Je suis dans la littérature, je m’occupe de livres. Je me répète : ce sont de beaux souvenirs. Mais ce qui m’intéresse, c’est de travailler ma feuille de papier blanc avec mon porte-plume bleu. Ça me passionne, du matin au soir. Je passe dix heures par jour quand j’ai un livre à écrire.
Alors revenons à la littérature. Est-ce que vous avez eu l’idée de sortir une vraie biographie de vous ?
Ah non, c’est assommant de parler de soi-même. Si on me demandait de parler de certaines périodes de mon existence, je préférerais qu’un autre le fasse à ma place. Je me vois mal en train de faire éditer un « je, je, je »... Ce serait très emmerdant. Pour tout le monde. Pour le lecteur, ça peut être fastidieux et surtout pour le type qui écrit. La conjugaison de soi-même par soi-même, c’est à éviter. Pascal - pas moi, Blaise - l’a dit : le moi est haïssable, et je crois que je ne suis pas loin de penser comme lui.
Propos recueillis par Michel Gosselin
(Radio Bleue) le 15 février 1990.
dimanche 10 janvier 2010
Interview de Jean-Claude Pascal : « Je ne suis pas un chanteur, je n’ai été qu’un interprète de textes »
Paru en 1992,
dans le n° 8 (épuisé)