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      <title>Enrico Macias : entretien avec Jacques Demarny</title>
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      <pubDate>Wed, 12 Jan 2011 00:13:48 +0100</pubDate>
      <description>&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;« Une chanson, on la vole à la rue pour la rendre à la rue... » &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Avec Enrico, ça a démarré sur une entente très amicale, très chaleureuse. On s’était reconnu quelque part et je pense que ça allait au-delà du fait que nous ayons vécu tous les deux en Algérie. Au début, il avait même des doutes sur mes origines « pied-noires » parce que j’avais un accent parisien, il croyait que je lui racontais des histoires ! &lt;br/&gt;Plus qu’une rencontre, Enrico et moi étions faits pour faire un bout de chemin ensemble. Probablement parce que je lui apportais les paroles qu’il avait envie de chanter et lui, la musique sur laquelle j’avais envie d’écrire... Nous étions bien souvent sur la même longueur d’ondes. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;J’ai rencontré Enrico Macias pour la première lorsque j’étais allé voir Dario Moreno à L’ABC. Macias y passait en vedette américaine. Beaucoup d’amis pieds-noirs, qui avaient été bouleversés par son passage dans l’émission Cinq colonnes à la une, m’en avait parlé. Ce soir-là, à l’ABC, j’ai été surpris de voir un garçon un peu gros et maladroit, mais qui avait cette espèce de charisme qui est quelque chose qui ne s’apprend pas... &lt;br/&gt;C’est tout de suite après que Pascal-René Blanc et moi avons eu l’idée de lui écrire une chanson qui s’appelait Enfants de tous pays. Trois semaines plus tard, nous sommes allés le voir à Bobino. Sur le coup, il nous a remercié poliment, expliquant qu’il voulait écrire lui-même ses chansons, mais avant que l’on parte de sa loge, il s’est ravisé et nous a demandé de lui laisser le texte de la chanson... Le lendemain matin, il m’a appelé en me disant qu’il avait composé la musique dans la nuit. Il a fallu que j’adapte rapidement le texte à sa musique parce qu’il n’avait pas respecté le nombre de pieds... &lt;br/&gt;Macias était en train d’enregistrer son premier 25 cm et lorsqu’il a fait écouter Enfants de tous pays à son directeur artistique. Ce dernier a décidé d’inclure la chanson à la dernière minute. Enfants de tous pays a été mon premier succès avec Macias.&lt;br/&gt;Ensuite, toujours avec Pascal-René Blanc, on a écrit La femme de mon ami, Mon cœur d’attache... Puis Pascal ayant décidé de regagner sa province, je me suis retrouvé seul avec Macias. Ensemble, on a dû faire plus de deux cents chansons ! Dans ses premiers Olympia, on retrouve beaucoup de titres que je lui avais écrits, seul ou avec Pascal-René Blanc.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Les Frères Demarny&lt;br/&gt;Auparavant, j’avais été artiste et chanteur, en duo avec mon frère. Puis j’ai pensé à un moment faire une carrière solo, mais je me suis vite rendu compte qu’il me manquait une qualité essentielle propre aux artistes : être impudique quelque part... Une star doit se livrer à son public et il y avait cette barrière que je ne franchissais pas. Avec mon frère jumeau, nous avons eu pendant longtemps un numéro de duettistes : les Frères Demarny. Mon frère était un exhibitionniste, un comique qui faisait toute la valeur du numéro. Et c’est lorsque nous avons arrêté le duo que je me suis rendu compte qu’il me manquait cette espèce d’exubérance que tout artiste doit avoir... &lt;br/&gt;Malgré les apparences, Gaston — Enrico, je l’appelle toujours Gaston — est plutôt quelqu’un de réservé. C’est ce qui nous a rapproché, tout comme le fait qu’il venait aussi du même pays de mon enfance — je suis rentré en France en 1940, à l’âge de 15 ans. Avec lui, je retrouvais un peu du soleil de mon enfance, et cet accent que j’avais été obligé de perdre... Car pour me faire accepter par mes camarades de classe, j’avais pris l’accent « pointu » du Parisien... Avec Gaston, je revivais ce que j’avais vécu dans mon enfance, la convivialité des pieds-noirs... Nous formions une espèce de smala, de clan, qui ne débordait pas tellement sur les autres... &lt;br/&gt;Gaston est quelqu’un qui a le talent inné en lui. Au moment même où il chantait une chanson, il savait si elle allait marcher ou pas. Nous avons travaillé ensemble près de quarante ans. Pendant sa première période, j’ai pratiquement écrit toutes ses chansons, et lorsqu’il me montrait un texte écrit par un de mes collègues, je ne me suis jamais permis de faire la moindre critique. C’est une règle que je me suis toujours imposée. Quand une chanson me plaisait, je m’enthousiasmais avec lui. Plus tard, lorsque je me suis trouvé un peu en manque d’imagination, c’est moi qui suis allé chercher d’autres paroliers pour Macias.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Sur mesure&lt;br/&gt;Gaston me faisait écouter des musiques, il parlait avec moi et c’est dans ces moments-là que j’avais des idées et que je lui proposais de faire une chanson sur tel ou tel sujet. &lt;br/&gt;J’écrivais avec son langage car nous avions un langage commun, une façon de voir la vie avec un même regard... Il s’en est vite rendu compte et m’a souvent avoué : « Tu as été mon 50 % dans ma carrière ». Je lui ai apporté les mots qu’il avait besoin de chanter et qu’il aimait chanter... Bien sûr, il y a des chansons auxquelles on a cru et qui n’ont pas marché du tout, cela fait partie du jeu. Mais, en général, nous avions une approche commune, on ressentait bien les choses.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Les Millionnaires du dimanche&lt;br/&gt;J’ai écrit Les Millionnaires du dimanche dans un restaurant de campagne un peu chic où j’étais allé avec ma famille... Je regardais la carte lorsque j’entendis un couple parler. L’homme disait : « Ah ! qu’est-ce qu’on va bien manger ! » Et la femme lui répondait : « Tu te prends pour un millionnaire ! » En les voyant attablés, je me suis dit : « Voilà des millionnaires du dimanche ! »&lt;br/&gt;J’ai souvent dit qu’une chanson, on la vole à la rue pour la rendre à la rue... On raconte l’histoire des gens pour qu’ils s’y retrouvent. La chanson est témoin de son temps, elle raconte l’époque dans laquelle on vit, ce qu’on entend autour de nous. C’est souvent la rue qui nous souffle les idées... C’est pourquoi il faut être très à l’écoute de la rue et du populaire. J’habite depuis très longtemps un quartier très populaire de Montreuil et je n’ai aucune envie d’en changer. Dans les cafés et sur les marchés, j’entends des phrases, j’ai l’impression qu’on me souffle des idées... Parfois, ce sont même des parfums qui me permettent d’avoir un début de chanson...&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Les gens du Nord&lt;br/&gt;Un jour, nous nous trouvions dans le Nord où l’on avait été très bien reçus. Ému, Enrico me dit : « Ces gens sont vraiment formidables ! ». Et il prend sa guitare et commence à jouer une mélodie... Les gens du Nord est une chanson que j’ai mis beaucoup de temps à terminer. Plus d’un an. J’avais trouvé tout de suite les deux premières phrases (« Les gens du Nord ont dans le cœur le bleu qui manque à leur décor... »), mais je paniquais parce que je ne trouvais pas de phrases du même niveau poétique pour la suite de la chanson... Je retombais dans les lieux communs et je ne voulais pas employer des mots comme corons, etc. « Si leurs maisons sont alignées, c’est par souci d’égalité », on voit bien les corons, mais on ne prononce pas le mot...&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Non, je n’ai pas oublié&lt;br/&gt;J’ai écrit Non, je n’ai pas oublié à la suite d’un article paru dans un journal dans lequel des pieds-noirs reprochaient à Macias de les avoir oubliés... Il faut dire que les relations n’étaient pas faciles avec les pieds-noirs : Macias recevait tous les matins des lettres lui demandant de l’argent... Il s’est brusquement découvert trois cents cousins ! À la suite de cet article qui disait que Macias avait déjà « oublié », je l’ai trouvé effondré et lui ai dit que la meilleure façon de leur répondre c’était de leur dire : « Non, je n’ai pas oublié ». Et j’ai écrit la chanson dans la foulée.&lt;br/&gt;Nous avons fait aussi des chansons plus joyeuses comme J’appelle le soleil, Dès que je me réveille, Aux talons de ses souliers...&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Enfants de tous pays, tube des juke-boxes&lt;br/&gt;Pascal-René Blanc, à qui j’avais parlé de Macias, était allé le voir et en était revenu enthousiasmé. Un jour, nous assistions tous les deux à l’enregistrement d’un disque de berceuses par Tino Rossi. L’une d’elles s’appelait Enfants de tous les temps et Pascal-René Blanc me dit : « Et si on écrivait à Macias une chanson qui s’appellerait Enfants de tous pays ? »... &lt;br/&gt;Macias n’a pas été soutenu par les radios mais par les cafés de pieds-noirs qui écoutaient ses chansons dans les juke-boxes... Enfants de tous pays ne passait pas sur les radios et il y avait même une opposition de la part de Lucien Morisse, sur Europe 1, qui n’y croyait pas du tout. C’est seulement après le Musicorama où Macias est passé en première partie de Peter, Paul and Mary que Lucien Morisse a compris qu’il s’était trompé en voyant la salle en délire...&lt;br/&gt;À l’époque, Vic Talar — qui allait s’occuper de sa carrière — travaillait dans une société de juke-boxes. Quand il a entendu Enfants de tous pays, il a été immédiatement séduit par cette chanson et a demandé à Pathé Marconi de faire presser des 45 tours 2 titres avec cette chanson pour la placer dans les juke-boxes. Ce qui fait que pendant des mois, vous ne pouviez pas rentrer dans un café sans entendre Enfants de tous pays et La femme de mon ami ! Alors qu’elles ne passaient  jamais à la radio ! Plus tard, Frédéric François a connu le même phénomène à ses débuts.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Contre-courant&lt;br/&gt;Pour avoir un énorme tube, il faut être à contre-courant. Toujours. Aujourd’hui, on fait du gadget, du kleenex, on lance des artistes qui font un disque ou deux et disparaissent. Si un artiste veut vraiment faire quelque chose, il faut aller à contre-courant. La grande erreur est de vouloir aller dans la tendance et dans la mode. Les maisons de disques sont en perte de vitesse parce qu’elles ont fait l’erreur de vouloir faire la même chose que les autres. Dans les années 90, MC Solaar a surpris tout le monde en faisant du rap. Aznavour, Bécaud, Hallyday, Renaud, Souchon..., tous ont créé la surprise en étant à contre-courant des modes. Avec un langage qu’on n’avait jamais entendu jusque-là. Si le public « mord » à une de vos chansons, vous êtes parti pour une carrière. Alors que si vous copiez les autres, vous ne pouvez pas aller bien loin. Vous pouvez faire trois-quatre chansons et puis vous disparaissez car vous êtes noyé dans la masse.&lt;br/&gt;Macias a surpris tout le monde avec une guitare espagnole et un accordéon, dans des chansons comme on n’en entendait plus au début des années 60. Le succès, c’est la rencontre, et c’est pourquoi il vaut mieux être à contre-courant. Parce que vous allez rencontrer de nouvelles oreilles. Aznavour est un des cas les plus frappants. Quand on pense à tout ce qu’il a essuyé comme critiques...&lt;br/&gt;Il ne faut pas suivre les modes car rien ne se démode plus vite que la mode. Et la mode revient toujours à un moment donné.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Propos recueillis en juillet 2008&lt;br/&gt;Raoul Bellaïche (Revue Je chante !)&lt;br/&gt;&lt;a href=&quot;http://www.jechantemagazine.com/&quot;&gt;www.jechantemagazine.com&lt;/a&gt;&lt;br/&gt;</description>
    </item>
    <item>
      <title>Enrico Macias dans le film « Déclic et des claques » de Philippe Clair (1964)</title>
      <link>http://www.jechantemagazine.com/Dossier_Enrico_Macias/Dossier_Enrico_Macias/Entrees/2010/1/8_Enrico_Macias_dans_le_film_Des_cliques_et_des_claques_de_Philippe_Clair_%281964%29.html</link>
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      <pubDate>Fri, 8 Jan 2010 22:57:10 +0100</pubDate>
      <description>Dans &amp;quot;Déclic et des claques&amp;quot;, film réalisé en 1964 par le réalisateur pied-noir Philippe Clair, invisible à la télévision et non réédité en DVD, Enrico Macias fait une apparition remarquée dans un restaurant des Grands Boulevards, &amp;quot;La Maison du Couscous - Aron, fils de Tunis&amp;quot; ! &lt;br/&gt;Il y chante &amp;quot;Paris, tu m'as pris dans tes bras&amp;quot;, son grand succès de cette année-là.&lt;br/&gt;Enrico attendra près de quarante ans avant de &amp;quot;repiquer&amp;quot; au cinéma, dans &amp;quot;La Vérité si je mens 2&amp;quot;.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;</description>
    </item>
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      <title>Enrico Macias : témoignages de Jean Claudric et de Jean-Michel Boris</title>
      <link>http://www.jechantemagazine.com/Dossier_Enrico_Macias/Dossier_Enrico_Macias/Entrees/2010/1/4_Enrico_Macias___temoignages_de_Jean_Claudric_et_de_Jean-Michel_Boris.html</link>
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      <pubDate>Mon, 4 Jan 2010 23:57:16 +0100</pubDate>
      <description>Témoignage de Jean Claudric&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Jean Claudric, qui sera l’arrangeur de presque tous ses disques, de ses émissions de télévision et de ses tours de chant à l’Olympia, a fait la connaissance d’Enrico Macias au cours d'une séance d'enregistrement de la chanteuse Maya Casabianca, en 1962. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;« J'avais fait les arrangements des chansons de son disque où il y avait une reprise de Adieu mon pays. » Le producteur lui donne carte blanche, mais lui recommande de conserver l’introduction à la guitare, comme sur la version d'Enrico... Réaction de Claudric : « Sur le disque de Macias, c'est lui qui joue de la guitare. Si vous voulez avoir cette même intro, il faudra qu’il vienne la jouer car mon guitariste est incapable de le faire de cette façon-là... » Macias accepte et c’est donc lui qui joue de la guitare sur la version de Maya Casabianca d’Adieu mon pays... Séduit par le travail de Jean Claudric, Macias lui demande de devenir l’arrangeur de son prochain disque. « C'était le super 45 tours avec Paris, tu m'as pris dans tes bras, en 1964. J'ai pris la suite d'Anne Huruguen qui avait fait les arrangements de ses premiers 45 tours... et ça fait presque 45 ans qu'on ne se quitte plus ! »&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Témoignage de Jean-Michel Boris, ancien directeur de l’Olympia&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;La première fois où j'ai vu Macias, en 1964, il passait en vedette américaine des Compagnons de la Chanson. Là, j'ai vu arriver un gars un peu pataud mais très gentil et sympathique. À l'époque, il était un peu « enveloppé » et reconnaissait volontiers qu'il n'avait pas un physique de chanteur.&lt;br/&gt;Enrico Macias est un musicien populaire au vrai sens du terme, un grand mélodiste, dont les musiques donnent immédiatement envie de danser et de chanter. À chaque fois qu’il était à l'Olympia, c'était le « kif » ! Toute la salle reprenait ses chansons en chœur, les femmes se mettaient un foulard autour de la taille et montaient sur la scène en poussant des youyous... C'était véritablement la fête et, d’ailleurs, on n'envisageait pas autrement un spectacle avec Enrico ! &lt;br/&gt;Avec Macias, l’Olympia était toujours plein, et toutes les communautés se retrouvaient. Dans la salle, il y avait beaucoup de pieds-noirs, Enrico était vraiment leur idole. Les pieds-noirs ne sont pas un public très facile : ils s'interpellent d'un bout à l'autre de la salle, changent de fauteuils, parlent fort... Après le spectacle, tout le monde voulait aller saluer Enrico et il fallait bloquer l'accès aux loges et « gérer » cette exubérance...&lt;br/&gt;Pour beaucoup de musiciens, venir à l'Olympia était une fête, un moment de bonheur, choses qui n'existaient pas dans les autres salles. C'était exceptionnel et je pense que la personnalité de Bruno y a été pour beaucoup. &lt;br/&gt;J’ai toujours été heureux de voir arriver Enrico parce que je savais que l'on allait passer trois semaines de bonheur. On sortait de la guerre d'Algérie et, à travers Macias, tous les rapatriés retrouvaient leurs racines, le pays où ils étaient nés ou dans lequel ils avaient passé une grande partie de leur vie. Les spectacles d'Enrico Macias étaient porteurs d'émotions très fortes.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Propos recueillis par R. B.&lt;br/&gt;</description>
    </item>
    <item>
      <title>Enrico Macias : entretien avec Jacques Demarny1</title>
      <link>http://www.jechantemagazine.com/Dossier_Enrico_Macias/Dossier_Enrico_Macias/Entrees/2010/1/4_Enrico_Macias___entretien_avec_Jacques_Demarny1.html</link>
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      <pubDate>Mon, 4 Jan 2010 23:52:38 +0100</pubDate>
      <description>&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;J’ai rencontré Enrico Macias pour la première lorsque j’étais allé voir Dario Moreno à L’ABC. Macias y passait en vedette américaine. Beaucoup d’amis pieds-noirs m’en avait parlé, ils avaient été bouleversés par son passage dans l’émission Cinq colonnes à la une. Ce soir-là, à l’ABC, j’ai été surpris de voir un garçon un peu gros et maladroit, mais qui avait cette espèce de charisme qui est quelque chose qui ne s’apprend pas... &lt;br/&gt;C’est tout de suite après que Pascal-René Blanc et moi avons eu l’idée de lui écrire une chanson qui s’appelait Enfants de tous pays. Trois semaines plus tard, nous sommes allés le voir à Bobino. Sur le coup, il nous a remercié poliment, expliquant qu’il voulait écrire lui-même ses chansons, mais avant que l’on parte de sa loge, il s’est ravisé et nous a demandé de lui laisser le texte de la chanson... Le lendemain matin, il m’a appelé en me disant qu’il avait composé la musique dans la nuit. Il a fallu que j’adapte rapidement le texte à sa musique parce qu’il n’avait pas respecté le nombre de pieds... &lt;br/&gt;Macias était en train d’enregistrer son premier 25 cm et lorsqu’il a fait écouter Enfants de tous pays à son directeur artistique. Ce dernier a décidé d’inclure la chanson à la dernière minute. Enfants de tous pays a été mon premier succès avec Macias.&lt;br/&gt;Ensuite, toujours avec Pascal-René Blanc, on a écrit La femme de mon ami, Mon cœur d’attache... Puis Pascal a décidé de regagner sa province et je me suis retrouvé seul avec Macias. Ensemble, on a dû faire plus de deux cents chansons ! Dans ses premiers Olympia, on retrouve beaucoup de chansons que je lui avais écrites, seul ou avec Pascal-René Blanc.&lt;br/&gt;Avec Enrico, ça a démarré sur une entente très amicale, très chaleureuse. On s’était reconnu quelque part et je pense que ça allait au-delà du fait que nous ayons vécu tous les deux en Algérie. Au début, il avait même des doutes sur mes origines « pied-noires » parce que j’avais un accent parisien, il croyait que je lui racontais des histoires ! &lt;br/&gt;Plus qu’une rencontre, Enrico et moi étions faits pour faire un bout de chemin ensemble. Probablement parce que je lui apportais les paroles qu’il avait envie de chanter et lui, la musique sur laquelle j’avais envie d’écrire... Nous étions bien souvent sur la même longueur d’ondes.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Les Frères Demarny&lt;br/&gt;Auparavant, j’avais été artiste et chanteur, en duo avec mon frère. Puis j’ai pensé à un moment faire une carrière solo, mais je me suis vite rendu compte qu’il me manquait une qualité essentielle propre aux artistes : être impudique quelque part... Une star doit se livrer à son public, mais je me suis vite rendu compte qu’il y avait cette barrière que je ne franchissais pas... Avec mon frère jumeau, nous avons eu pendant longtemps un numéro de duettistes : les Frères Demarny. Mon frère était un exhibitionniste, un comique qui faisait toute la valeur du numéro. Et c’est lorsque nous avons arrêté le duo que je me suis rendu compte qu’il me manquait cette espèce d’exubérance que tout artiste doit avoir... &lt;br/&gt;Malgré les apparences, Gaston — Enrico, je l’appelle toujours Gaston — est plutôt quelqu’un de réservé. C’est ce qui nous a rapproché, tout comme le fait qu’il venait aussi du même pays de mon enfance — je suis rentré en France en 1940, à l’âge de 15 ans. Avec lui, je retrouvais un peu du soleil de mon enfance, et cet accent que j’avais été obligé de perdre... Car pour me faire accepter par mes camarades de classe, j’avais pris l’accent « pointu » du Parisien... Avec Gaston, je revivais ce que j’avais vécu dans mon enfance, la convivialité des pieds-noirs... Nous formions une espèce de smala, de clan, qui ne débordait pas tellement sur les autres... &lt;br/&gt;Gaston est quelqu’un qui a le talent inné en lui. Au moment même où il chantait une chanson, il savait si elle allait marcher ou pas. On a travaillé ensemble près de quarante ans. Pendant sa première période, j’ai pratiquement écrit toutes ses chansons. Et quand il me montrait un texte écrit par un de mes collègues, je ne me suis jamais permis de faire la moindre critique. C’est une règle que je me suis toujours imposée. Quand une chanson me plaisait, je m’enthousiasmais avec lui. Plus tard, lorsque je me suis trouvé un peu en manque d’imagination, c’est moi qui suis allé chercher d’autres paroliers pour Macias.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Sur mesure&lt;br/&gt;Gaston me faisait écouter des musiques, il parlait avec moi et c’est dans ces moments-là que j’avais des idées et que je lui proposais de faire une chanson sur tel ou tel sujet. &lt;br/&gt;J’écrivais avec son langage car nous avions  un langage commun, une façon de voir la vie avec un même regard... Il s’en est vite rendu compte et m’a souvent avoué : « Tu as été mon 50 % dans ma carrière ». Je lui ai apporté les mots qu’il avait besoin de chanter et qu’il aimait chanter... Bien sûr, il y a des chansons auxquelles on a cru et qui n’ont pas marché du tout, ça fait partie du jeu. Mais en général, on avait une approche commune, on ressentait bien les choses.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Les Millionnaires du dimanche&lt;br/&gt;J’ai écrit Les Millionnaires du dimanche dans un restaurant de campagne un peu chic où j’étais allé avec ma famille... Je regardais la carte lorsque j’entendis un couple parler. L’homme disait : « Ah ! qu’est-ce qu’on va bien manger ! » Et la femme lui répondait : « Tu te prends pour un millionnaire ! » En les voyant attablés, je me suis dit : « Voilà des millionnaires du dimanche ! »&lt;br/&gt;J’ai souvent dit qu’une chanson, on la vole à la rue pour la rendre à la rue... On raconte l’histoire des gens pour qu’ils s’y retrouvent. La chanson est témoin de son temps, elle raconte l’époque dans laquelle on vit, ce qu’on entend autour de nous. C’est souvent la rue qui nous souffle les idées... C’est pourquoi il faut être très à l’écoute de la rue et du populaire. J’habite depuis très longtemps un quartier très populaire de Montreuil et je n’ai aucune envie d’en changer. Dans les cafés et sur les marchés, j’entends des phrases, j’ai l’impression qu’on me souffle des idées... Parfois, ce sont même des parfums qui me permettent d’avoir un début de chanson...&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Les gens du Nord&lt;br/&gt;Un jour, nous nous trouvions dans le Nord où l’on avait été très bien reçus. Ému, Enrico me dit : « Ces gens sont vraiment formidables ! ». Et il prend sa guitare et commence à jouer une mélodie... Les gens du Nord une chanson que j’ai mis beaucoup de temps à terminer. Plus d’un an. J’avais trouvé tout de suite les deux premières phrases (« Les gens du Nord ont dans le cœur le bleu qui manque à leur décor... ») mais je paniquais parce que je ne trouvais plus de phrases du même niveau poétique pour la suite de la chanson... Je retombais dans les lieux communs et je ne voulais pas employer des mots comme corons, etc. « Si leurs maisons sont alignées, c’est par souci d’égalité », on voit bien les corons, mais on ne prononce pas le mot...&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Non, je n’ai pas oublié&lt;br/&gt;J’ai écrit Non, je n’ai pas oublié à la suite d’un article paru dans un journal dans lequel des pieds-noirs reprochaient à Macias de les avoir oubliés... Il faut dire que les relations n’étaient pas faciles avec les pieds-noirs : Macias recevait tous les matins des lettres lui demandant de l’argent... Il s’est brusquement découvert trois cents cousins ! À la suite de cet article qui disait que Macias avait déjà « oublié », je l’ai trouvé effondré et lui ai dit que la meilleure façon de leur répondre c’était de leur dire : « Non, je n’ai pas oublié ». Et j’ai écrit la chanson dans la foulée.&lt;br/&gt;Nous avons fait aussi des chansons plus joyeuses comme J’appelle le soleil, Dès que je me réveille, Aux talons de ses souliers...&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Enfants de tous pays&lt;br/&gt;Pascal-René Blanc, à qui j’avais parlé de Macias, était allé le voir et en était revenu enthousiasmé. Un jour, nous assistions tous les deux à l’enregistrement d’un disque de berceuses par Tino Rossi. L’une d’elles s’appelait Enfants de tous les temps et Pascal-René Blanc me dit : « Et si on écrivait à Macias une chanson qui s’appellerait Enfants de tous pays ? »... &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Juke-boxes&lt;br/&gt;Macias n’a pas été soutenu par les radios mais par les cafés de pieds-noirs qui écoutaient ses chansons dans les juke-boxes... Enfants de tous pays ne passait pas sur les radios et il y avait même une opposition de la part de Lucien Morisse, sur Europe 1, qui n’y croyait pas du tout. C’est seulement après le Musicorama où Macias est passé en première partie de Peter, Paul and Mary que Lucien Morisse a compris qu’il s’était trompé en voyant la salle en délire...&lt;br/&gt;À l’époque, Vic Talar — qui allait s’occuper de sa carrière — travaillait dans une société de juke-boxes. Quand il a entendu Enfants de tous pays, il a été immédiatement séduit par cette chanson et a demandé à Pathé Marconi de faire presser des 45 tours 2 titres avec cette chanson pour la placer dans les juke-boxes. Ce qui fait que pendant des mois, vous ne pouviez pas rentrer dans un café sans entendre Enfants de tous pays et La femme de mon ami ! Alors qu’elles ne passaient  jamais à la radio ! Plus tard, Frédéric François a connu le même phénomène à ses débuts.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Contre-courant&lt;br/&gt;Pour avoir un énorme tube, il faut être à contre-courant. Toujours. Aujourd’hui, on fait du gadget, du kleenex, on lance des artistes qui font un disque ou deux et disparaissent. Si un artiste veut vraiment faire quelque chose, il faut aller à contre-courant. La grande erreur est de vouloir aller dans la tendance et dans la mode. Les maisons de disques sont en perte de vitesse parce qu’elles ont fait l’erreur de vouloir faire la même chose que les autres. Dans les années 90, MC Solaar a surpris tout le monde en faisant du rap. Aznavour, Bécaud, Hallyday, Renaud, Souchon... Tous ont créé la surprise en étant à contre-courant des modes. Avec un langage qu’on n’avait jamais entendu jusque-là. Si le public « mord » à une de vos chansons, vous êtes parti pour une carrière. Alors que si vous copiez les autres, vous ne pouvez pas aller bien loin. Vous pouvez faire trois-quatre chansons et puis vous disparaissez car vous êtes noyé dans la masse.&lt;br/&gt;Macias a surpris tout le monde avec une guitare espagnole et un accordéon, dans des chansons comme on en entendait plus au début des années 60. Le succès, c’est la rencontre, et c’est pourquoi il vaut mieux être à contre-courant. Parce que vous allez rencontrer de nouvelles oreilles. Aznavour est un des cas les plus frappants. Quand on pense à tout ce qu’il a essuyé comme critiques...&lt;br/&gt;Il ne faut pas suivre les modes car rien ne se démode plus vite que la mode. Et la mode revient toujours à un moment donné.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Propos recueillis en juillet 2008&lt;br/&gt;Raoul Bellaïche (Revue Je chante !)&lt;br/&gt;&lt;a href=&quot;http://www.jechantemagazine.com/&quot;&gt;www.jechantemagazine.com&lt;/a&gt;&lt;br/&gt;_____&lt;br/&gt;Sources :&lt;br/&gt;• Martin Monestier : Enrico Macias, l'enfant de tous pays (Encre, 1980).&lt;br/&gt;• Enrico Macias et Jacques Demarny : Non, je n'ai rien oublié (Robert Laffont, 1982).&lt;br/&gt;• Enrico Macias : Mon Algérie (Plon, 2001).&lt;br/&gt;</description>
    </item>
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      <title>Enrico Macias : les années Pathé Marconi</title>
      <link>http://www.jechantemagazine.com/Dossier_Enrico_Macias/Dossier_Enrico_Macias/Entrees/2010/1/4_rendez-vous_au_cafe.html</link>
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      <pubDate>Mon, 4 Jan 2010 23:36:38 +0100</pubDate>
      <description>Gaston Ghrenassia est né le 11 décembre 1938, au 6, rue Paul Biskara, à Constantine, au foyer de Suzanne et Sylvain. Comptable, Sylvain est surtout passionné de musique et joue de la guitare et du violon. En 1942, il gagne un nouveau fils, Jean-Claude, mais perd son emploi de comptable.&lt;br/&gt;Devenu musicien professionnel, Sylvain intègre comme violoniste l’orchestre de Raymond Leyris. Ami de la famille, Raphaël Drai se souvient : « Sylvain Ghrenassia accompagnait Raymond Leyris dans le plein sens du terme, son violon dialoguant avec le oud du &amp;quot;maître&amp;quot; dans des échanges inoubliables et appelant le flûtiste qui alors improvisait, dans le silence de la nuit, des arabesques sonores somptueuses, en nous laissant comblés d’admiration et de bonheur. Et puis intervenaient les percussions, derboukas et tambourins qui modulaient des rythmes à arracher les pyramides d’Egypte. Ces concerts duraient plus de dix heures, du crépuscule au petit matin, véritables synthèses de chant populaire et de prières. » À la fin des années 40, Raymond et Sylvain s’associent pour fonder un label de musique arabe, Raysylophone (formé sur la première syllabe de leurs prénoms). &lt;br/&gt;    En 1945, Enrico va à l’école Montesquieu. À dix ans, le jeune Gaston s’intéresse de plus en plus à la musique et ne néglige aucune occasion pour jouer de la flûte ou de la guitare. Il connaît bien le répertoire du folklore espagnol et pour ses quinze ans, sa grand-mère lui offre une guitare. Adolescent, Enrico joue dans l’orchestre de Raymond Leyris et parfois chante au Casino de Constantine. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;« le petit Enrico »&lt;br/&gt;    En juin 1954, il a seize ans et commence à jouer en public. Un de ses camarades de classe, Lucien Halimi, trousse de jolis poèmes. Enrico, qui se perfectionne à la guitare, les met en musique. Parmi ces chansons connues par la suite, il y a Chiquita et Par ton premier baiser, qui sera un petit « tube » local avant d’être éditée en petit format. À la même époque, Enrico fréquente des musiciens gitans qui font la manche aux terrasses des cafés et finit par s’intégrer au groupe. Comme le chef est surnommé « le grand Enrico », le jeune Gaston devient « le petit Enrico » ! Surnom qui va lui rester.&lt;br/&gt;    Décidée secrètement par un Comité Révolutionnaire d’unité et d’action le 10 juillet 1954, la première insurrection contre la présence française en Algérie est déclenchée le 1er novembre 1954. Dans les Aurès, un couple d’instituteurs, les Monnerot, est tué dans une embuscade. Ce sont les premiers Français tués. Ces « événements » de la Toussaint 1954 seront le point de départ de la guerre d’Algérie. À durée égale avec la guerre d’Indochine — 8 ans —, mais beaucoup plus meurtrière, elle va diviser plus profondément les Français.&lt;br/&gt;    La France, Enrico Macias y a déjà vécu avant 1962. Son premier voyage remonte à 1956, au moment où la guerre s’installe. « Dès le début du conflit (...), mon père décide de m’envoyer en métropole. J’allais vers mes 18 ans. » À Paris, il habite chez sa tante et son oncle rue de Picpus et va au lycée François Ier de Fontainebleau. « Ma peau bronzée, mes cheveux frisés, mon accent déroutant me firent perdre plusieurs mois avant de nouer de vrais liens amicaux avec mes condisciples », écrit-il dans son livre de souvenirs paru en 1982.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;L’année du bac&lt;br/&gt;    Deuxième voyage en France à l’automne 1957. « Paris était sous la pluie, il faisait déjà froid en septembre, les frimas de l’automne étaient en avance. Désenchanté, la tête basse, le moral à zéro, je retrouvai ma tante et mon oncle aussi souriants que d’habitude. »&lt;br/&gt;    Rue de Picpus, il mène une vie studieuse. Plutôt casanier, il passe ses soirées à écouter de la musique ou à chanter pour des amis. &lt;br/&gt;    Suzy Leyris, la fille de Raymond, malade, vient se faire opérer d’urgence en France. L’opération se passe bien et en mai 1958, elle regagne Constantine. Enrico passe la première partie du bac et retourne en vacances en Algérie. Suzy s’est rétablie. Ils envisagent de se marier. « De nouveau dans l’orchestre de Raymond, je passais mon temps à jouer, à répéter, à vivre pour la musique. Mon père, compte tenu de mes résultats scolaires, ne m’aiguillonnait plus. Il me faisait confiance, non sans faire valoir alentour que grâce à son entêtement je pouvais envisager l’avenir avec sérénité. »&lt;br/&gt;    Fin de l’été 58. Nouveau voyage en France pour la deuxième partie du baccalauréat. « Fin juin 1959, je quittais la capitale, nanti de mes diplômes, décidé à ne plus remettre les pieds dans cette ville hostile à mes convictions. » &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;« Ce jeune instituteur... »&lt;br/&gt;En septembre 1959, Enrico accepte un poste de surveillant au lycée d’Aumale, « fonction pour laquelle je n’avais aucune aptitude, sinon que, grâce à mes émoluments, je pouvais emmener Suzy tous les jeudis au cinéma, ce qui était un luxe pour nous. » Puis, il trouve, grâce à son père, une place d’instituteur à l’école communale de Châteaudun-du-Rumel, petite ville située à 80 kilomètres de Constantine.&lt;br/&gt;    « Nous avions l’interdiction de parler en arabe aux enfants, rappelle-t-il, notre compréhension de la langue ne devant nous servir que pour savoir ce que disaient entre eux ces postulants à la connaissance. Bien que surpris, je me pliai à la règle. » Souvent, en fin de cours, il gratifie ses jeunes élèves, en majorité arabes, d’un « mini tour de chant », succès du moment ou airs du folklore. Loin de le desservir auprès de l’administration, cette attitude est jugée avec bienveillance : « Après tout, ce jeune instituteur fait plus pour le français avec sa guitare que ses collègues avec leurs livres... », notera un inspecteur débarqué à l’improviste... &lt;br/&gt;    À Constantine, malgré les « événements », la vie suit son cours. Dans le journal local, Enrico apprend qu’on y organise un important radio-crochet. Il est choisi et finit par se retrouver finaliste. « La salle est noire de monde, le public chauffé à blanc, mes concurrents dangereux, mais je gardais confiance. Une fois sur scène, le trac disparut, je compris que je tenai le bon bout. » Ce soir-là, au Casino de Constantine, Enrico obtient le premier prix. Dans la salle, il y a aussi Régis Talar, alors militaire. Le futur directeur artistique et co-fondateur des disques Tréma l’encourage : « C’est à Paris qu’il faut venir, c’est là que se font les carrières, et vous en avez l’étoffe. Si vous vous décidez un jour, prenez contact avec moi. »&lt;br/&gt;    À la suite de ce radio-crochet, Enrico participe à l’une des plus importantes émissions de télévision en Algérie, 6-4-2, animée par Jacques Bedos (oncle de Guy et lui-même futur directeur artistique de renom dans les années 60 et 70). &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;« Cheikh Raymond »&lt;br/&gt;    Au printemps 61, la famille envisage de « partir ». Raymond et sa fille Suzy arrivent en France les premiers, avec Sylvain, le père d’Enrico, sa mère et son frère Jean-Claude. Peu avant l’été, Raymond prend la décision de retourner en Algérie : « Quelque chose me dit que je dois rentrer », insiste-t-il auprès des siens...&lt;br/&gt;    Constantine, jeudi 22 juin 1961, midi. Sur la place du marché, le soleil de ce premier jour d’été a rendez-vous avec la foule.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;    « Les rues les jours de marché&lt;br/&gt;    Piquantes et bariolées&lt;br/&gt;    Parfumées d’orange et de piment... »&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;    Soudain, trois coups de feu claquent. Un homme vêtu de blanc s’écroule. C’est Raymond Leyris, 48 ans, plus connu sous le nom de « Cheikh Raymond » parmi la communauté juive et musulmane de la ville, grande figure de la musique arabo-andalouse. « Constantine prit le deuil de cette mort injuste, condamnée par toutes les communautés, couvrant son catafalque d’une montagne de fleurs. » L’assassinat de son « père spirituel » marque profondément Enrico et sonne le départ de la communauté juive. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;À contre-courant&lt;br/&gt;    Parti en catastrophe après l’assassinat de son oncle Raymond, Enrico demeure quelque temps à Nice où un autre de ses oncles tient un restaurant. À Constantine, l’oncle Gilbert dirigeait Le Grillon, un cabaret où se sont produits de nombreux artistes français. Enrico lui demande d’utiliser ses relations pour l’aider à mettre un pied dans le monde du spectacle. Peu après, il passe une audition auprès de « Cousin Bibi », un animateur à Radio-Monte-Carlo qui a créé à Nice une sorte de « Petit Conservatoire de la Chanson ». Il interprète ce qu’il estime être ses deux meilleures compositions : Par ton premier baiser et Chiquita. L’essai est plutôt concluant : Enrico passera en lever de torchon du tour de chant de Gilbert Bécaud, au Théâtre de Verdure de Saint-Raphaël !&lt;br/&gt;    Mais le public est venu pour « Monsieur 100 000 volts » et Macias devra écourter sa prestation... « J’en aurais pleuré, se souvient-il. J’entendais les rires, saluant mon départ, résonner dans ma tête comme autant d’insultes faites à mon passé. C’est dur à encaisser d’être ainsi rejeté alors que l’on donne le meilleur de soi-même. » À toute chose, malheur est bon, et ce soir-là, Enrico rencontre en coulisses le pianiste de Bécaud, Raymond Bernard, qui lui remonte le moral et lui demande de persévérer. « Venez me voir à Paris, voici mon téléphone, je vous présenterai au directeur de la maison de disques de Gilbert. Vous êtes à contre-courant, c’est bon signe. Il n’y a que l’originalité qui paie, il faut être &amp;quot;tête de file&amp;quot; pour se faire une place au soleil, pas un imitateur. Je crois en votre personnalité. »&lt;br/&gt;    Réconforté, Enrico le sera encore plus le lendemain, lorsqu’il découvre dans la page spectacles du Patriote, le quotidien local, un compte-rendu élogieux de sa prestation. « Retenez son nom, on en reparlera », écrit en substance Louis Nucéra (disparu en août 2000). « J’étais si fier de cet article que j’achetai plein de journaux pour les faire lire à tous ceux que je rencontrerais » !&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Un personnage&lt;br/&gt;    Septembre 1961. La rentrée approche, Enrico regagne l’Algérie où il est toujours enseignant. En cette période trouble, les écoles sont souvent désertées mais il tient bon. « C’était par devoir, car je ne me faisais plus d’illusions quant à l’issue du conflit. J’avais accepté ce poste d’enseignant, je devais m’y tenir, coûte que coûte, ce que je fis la mort dans l’âme. » &lt;br/&gt;    Noël 61, Paris. Enrico veut mettre à profit ses trois semaines de congé pour y arriver, à cette vie d’artiste dont il rêve. Fidèle à sa promesse, Raymond Bernard le présente à Gérard Côte, un des directeurs artistiques de Pathé-Marconi. « Ce qui m’intéresse, c’est vous, votre personnage, votre voix, reconnaît ce dernier... Je n’ai aucune affinité avec votre folklore, je l’avoue, mais je sais par contre que vous pouvez surprendre au milieu des guitares électriques dont on commence à être saturé, c’est là-dessus que je compte. » &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Le chant du départ&lt;br/&gt;    Janvier 1962. Nouveau va-et-vient. Enrico repart en Algérie puis revient en France pour épouser Suzy avant de retourner une dernière fois à Constantine. Sur place, les choses s’enveniment. Entre les attentats du FLN et la politique de la « terre brûlée » menée par l’OAS, la situation est devenue intenable. « La valise ou le cercueil » demeure la seule alternative. Beaucoup, la plupart, choisissent « la valise »... « Le démantèlement commençait, il y avait plus de valises dans les rues que dans les armoires. » Cette fois, l’heure du départ a sonné. Le 18 mars seront signés les accords d’Evian qui préfigurent l’indépendance de l’Algérie.&lt;br/&gt;    Sur le « Ville d’Alger », Enrico, comme ses compatriotes, voit s’éloigner les côtes algériennes... Sur le pont du bateau, il gratte sa guitare et laisse aller sa mélancolie... Il y a là une grande partie de son futur public.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;    « Soleil, soleil de mon pays perdu&lt;br/&gt;    Des villes blanches que j’aimais&lt;br/&gt;    Des filles que j’ai jadis connues... »&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;    Bientôt, les côtes françaises apparaissent. Pour la plupart des passagers, une page est définitivement tournée.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;    « On s’en allait, chassés par le cyclône&lt;br/&gt;    Et sur la route on nous avait jetés&lt;br/&gt;    Mais quand on fut près de l’Île du Rhône&lt;br/&gt;    On a compris qu’on était arrivés... »&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;« Soleil de mon pays perdu »&lt;br/&gt;    Pour beaucoup, le « rapatriement » sera une étape douloureuse. Sans argent ou presque, ils sont comme des gens réveillés en sursaut... L’accueil, souvent inamical, des Français de la « métropole » accentue leur sentiment d’avoir été abandonnés, voire trahis par le gouvernement français qui ne les a pas « compris »... « Le bleu qui manque à leur décor », ils vont le retrouver à travers les chansons d’Enrico Macias.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;    « C’est peut-être aujourd’hui que tout finit&lt;br/&gt;    Oui mais aussi tout commence&lt;br/&gt;    Et devant l’inconnu on est ému&lt;br/&gt;    Plus que rempli d’arrogance... »&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;    À Paris, Enrico Macias connaît le lot de tout postulant artiste. Il chante aux terrasses des cafés des grands boulevards, auditionne dans quelques cabarets de la Butte Montmartre, au Caveau de la République (comme « chanteur espagnol »), dans des salles de banlieue... Sans succès. Découragé, il va se « retremper » dans l’ambiance du Savoie, une brasserie de la République, point de chute des Pieds-Noirs qui devient son QG, où il retrouve quelque chose de « là-bas ».&lt;br/&gt;    Il décide de changer de tactique, estimant qu’il vaut mieux se faire connaître par le disque. Comme le père d’Adamo, celui d’Enrico, Sylvain, va être d’un grand soutien. Il reprend contact avec son vieil ami, Ahmed Hachelaf, responsable du catalogue oriental chez Pathé-Marconi (et fondateur du Club du Disque Arabe en 1972). Aux studios de Boulogne, Enrico auditionne et enregistre une maquette. « Tes chansons ont besoin d’être remaniées par un professionnel, surtout en ce qui concerne les textes. » Deux jours plus tard, Enrico est présenté à Anne Huruguen, auteur-compositeur et aussi arrangeur. C’est à elle, avec parfois Eddy Marouani, que l’on doit les textes des chansons « identitaires » des débuts (Ma patrie) et la couleur particulière des premiers 45 tours de Macias. « Plus collaboratrice que censeur, elle fut pour moi d’un grand secours, me débarassant de certains défauts d’amateur, m’éveillant à l’harmonisation, me donnant plus d’assurance, plus de crédibilité pour affronter le grand public », reconnaît Macias. Ensemble, ils travaillent à son futur répertoire.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Cinq colonnes à la une&lt;br/&gt;    Le directeur artistique Gérard Côte décide de l’enregistrer et lui suggère de changer de nom. Gaston se souvient de son surnom Enrico et coupe son nom (Ghrenassia devient Nassia). Mais une erreur de transmission le transforme en Macias... Les pochettes sont imprimées. Trop tard ! Le disque sort en avril 1962. Sur cette première pochette rouge (la seconde, la plus connue, est éditée en février 1963), Macias est présenté comme « la grande révélation du Festival de Cadix »... Entre septembre et décembre 1962, ce premier 45 tours se vend à 10 000 exemplaires. Après un passage mémorable, le 5 octobre 1962, à Cinq colonnes à la Une, l’émission télévisée d’Igor Barrère, 50 000 disques sont vendus dans la semaine ! Sur ce même 45 tours « historique », il y a Ma maison, ma maison, Oh, guitare, guitare et Par ton premier baiser, une « vieille » chanson créée huit ans plus tôt en Algérie. Puis Enrico passe à l’ABC, en vedette américaine de Dario Moreno. La même année, il enregistre L’Oriental, Constantine, Chiquita...&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;« Paris, tu m’as pris dans tes bras »&lt;br/&gt;    En janvier 1963, Enrico chante à Bobino. Sa fille Jocya voit le jour. Il part en tournée avec Paola et Billy Bridge (« M. Madison »). Cette même année, il chante à Beyrouth, au cabaret l’Epi Club. Il en ramène une chanson : Beyrouth, un langoureux boléro qui évoque un Liban des Mille et une nuits.&lt;br/&gt;Il passe à la télévision française : Discorama, Âge tendre, Rendez-vous avec... Radio Monte-Carlo lui décerne à l’Oscar de la Chanson. &lt;br/&gt;    En 1963, dans les loges de Bobino, il fait la connaissance de Jacques Demarny venu lui proposer un texte de chanson, co-écrit avec Pascal-René Blanc. Enfants de tous pays devient un hymne à la fraternité, enregistré dans toutes les langues. Demarny devient son parolier attitré (La femme de mon ami), avec Pascal-René Blanc. Le répertoire de Macias à cette époque oscille entre chanson méditerranéenne (L’Oriental, de Blond-Blond, El Porompompero), adaptations de succès américains (Un soir d’été) ou espagnols (Dans la nuit mexicaine) et chansons populaires dans la grande tradition française : L’amour c’est pour rien, Vous les femmes, Sans voir le jour, Mon cœur d’attache... Occasionnellement, Macias prend des chansons à Bernard Dimey (Un air de fête), Alain Barrière (S’il fallait tout donner), Charles Trenet (Ma raison de vivre)...&lt;br/&gt;    Le 19 mars 1964, Macias chante à l’Olympia en première partie des Compagnons de la Chanson qui fêtent leur vingt ans de carrière. Christophe Izard dans France-Soir écrit : « Ce remarquable guitariste a mis l’Espagne et l’Afrique du Nord au goût du jour. Il semble avoir devant lui une longue et brillante carrière. » Enregistré le soir de la première, ce 30 cm live donne la mesure de la relation de Macias avec son public. S’il chante toujours le « pays perdu » (Ma patrie... « où le ciel et la mer se ressemblent », Les filles de mon pays), Enrico aborde cette année la phase d’intégration de la communauté pied-noire. Une de ses nouvelles chansons, écrite par Jean Peigné — une valse ! — obtient un énorme retentissement et devient un standard : Paris, tu m’as pris dans tes bras.  &lt;br/&gt;    En 1964, Macias, récompensé notamment par le Prix Vincent Scotto, est la deuxième vente de disques de Pathé-Marconi, après Richard Anthony.&lt;br/&gt;    5 mars 1965 : sortie sur les écrans de &lt;a href=&quot;Entrees/2010/1/8_Enrico_Macias_dans_le_film_Des_cliques_et_des_claques_de_Philippe_Clair_%281964%29.html&quot;&gt;Déclic et... des claques&lt;/a&gt;, film « pied-noir » de Philippe Clair, où Enrico Macias fait une apparition (dans un restaurant à couscous, il chante Paris, tu m’as pris dans tes bras). Un mois plus tard, le 22 avril, il repasse à Olympia (deuxième 30 cm en public). L’été 65 est endeuillé par la mort de son frère Jean-Claude, dans l’accident de voiture de Serge Lama, à la sortie d’Aix-en-Provence.&lt;br/&gt;    Nouvel abum en 1966 : « 12 nouvelles chansons », dont Je t’aimerai pour deux, Solenzara, adaptation d’un standard de la chanson corse, et surtout Non, je n’ai pas oublié, réponse à ceux qui lui reprochent son intégration :&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;    « Non, je n’ai pas oublié&lt;br/&gt;    Bien que ma vie ait changé&lt;br/&gt;    Mais le silence est souvent&lt;br/&gt;    Une façon d’aimer... »&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;    L’année 1967 marque un tournant dans l’image de Macias. En avril paraît le 45 tours qui comprend notamment Les gens du Nord et Les millionnaires du dimanche (encore une valse musette), deux énormes succès populaires qui renouvellent le répertoire d’Enrico Macias.&lt;br/&gt;    Le 7 mars 1968, il passe une nouvelle fois à l’Olympia (et troisième 30 cm en public). Fin des années Pathé. 1962-1967, ce sont plus de 60 chansons, pour la première fois rééditées intégralement en 2000.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Raoul Bellaïche&lt;br/&gt;_____&lt;br/&gt;Sources :&lt;br/&gt;• Martin Monestier : Enrico Macias, l'enfant de tous pays (Encre, 1980).&lt;br/&gt;• Enrico Macias et Jacques Demarny : Non, je n'ai rien oublié (Robert Laffont, 1982).&lt;br/&gt;• Enrico Macias : Mon Algérie (Plon, 2001).</description>
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