Enrico Macias

« Une chanson, on la vole à la rue pour la rendre à la rue... »
Avec Enrico, ça a démarré sur une entente très amicale, très chaleureuse. On s’était reconnu quelque part et je pense que ça allait au-delà du fait que nous ayons vécu tous les deux en Algérie. Au début, il avait même des doutes sur mes origines « pied-noires » parce que j’avais un accent parisien, il croyait que je lui racontais des histoires !
Plus qu’une rencontre, Enrico et moi étions faits pour faire un bout de chemin ensemble. Probablement parce que je lui apportais les paroles qu’il avait envie de chanter et lui, la musique sur laquelle j’avais envie d’écrire... Nous étions bien souvent sur la même longueur d’ondes.
J’ai rencontré Enrico Macias pour la première lorsque j’étais allé voir Dario Moreno à L’ABC. Macias y passait en vedette américaine. Beaucoup d’amis pieds-noirs, qui avaient été bouleversés par son passage dans l’émission Cinq colonnes à la une, m’en avait parlé. Ce soir-là, à l’ABC, j’ai été surpris de voir un garçon un peu gros et maladroit, mais qui avait cette espèce de charisme qui est quelque chose qui ne s’apprend pas...
C’est tout de suite après que Pascal-René Blanc et moi avons eu l’idée de lui écrire une chanson qui s’appelait Enfants de tous pays. Trois semaines plus tard, nous sommes allés le voir à Bobino. Sur le coup, il nous a remercié poliment, expliquant qu’il voulait écrire lui-même ses chansons, mais avant que l’on parte de sa loge, il s’est ravisé et nous a demandé de lui laisser le texte de la chanson... Le lendemain matin, il m’a appelé en me disant qu’il avait composé la musique dans la nuit. Il a fallu que j’adapte rapidement le texte à sa musique parce qu’il n’avait pas respecté le nombre de pieds...
Macias était en train d’enregistrer son premier 25 cm et lorsqu’il a fait écouter Enfants de tous pays à son directeur artistique. Ce dernier a décidé d’inclure la chanson à la dernière minute. Enfants de tous pays a été mon premier succès avec Macias.
Ensuite, toujours avec Pascal-René Blanc, on a écrit La femme de mon ami, Mon cœur d’attache... Puis Pascal ayant décidé de regagner sa province, je me suis retrouvé seul avec Macias. Ensemble, on a dû faire plus de deux cents chansons ! Dans ses premiers Olympia, on retrouve beaucoup de titres que je lui avais écrits, seul ou avec Pascal-René Blanc.

Les Frères Demarny
Auparavant, j’avais été artiste et chanteur, en duo avec mon frère. Puis j’ai pensé à un moment faire une carrière solo, mais je me suis vite rendu compte qu’il me manquait une qualité essentielle propre aux artistes : être impudique quelque part... Une star doit se livrer à son public et il y avait cette barrière que je ne franchissais pas. Avec mon frère jumeau, nous avons eu pendant longtemps un numéro de duettistes : les Frères Demarny. Mon frère était un exhibitionniste, un comique qui faisait toute la valeur du numéro. Et c’est lorsque nous avons arrêté le duo que je me suis rendu compte qu’il me manquait cette espèce d’exubérance que tout artiste doit avoir...
Malgré les apparences, Gaston — Enrico, je l’appelle toujours Gaston — est plutôt quelqu’un de réservé. C’est ce qui nous a rapproché, tout comme le fait qu’il venait aussi du même pays de mon enfance — je suis rentré en France en 1940, à l’âge de 15 ans. Avec lui, je retrouvais un peu du soleil de mon enfance, et cet accent que j’avais été obligé de perdre... Car pour me faire accepter par mes camarades de classe, j’avais pris l’accent « pointu » du Parisien... Avec Gaston, je revivais ce que j’avais vécu dans mon enfance, la convivialité des pieds-noirs... Nous formions une espèce de smala, de clan, qui ne débordait pas tellement sur les autres...
Gaston est quelqu’un qui a le talent inné en lui. Au moment même où il chantait une chanson, il savait si elle allait marcher ou pas. Nous avons travaillé ensemble près de quarante ans. Pendant sa première période, j’ai pratiquement écrit toutes ses chansons, et lorsqu’il me montrait un texte écrit par un de mes collègues, je ne me suis jamais permis de faire la moindre critique. C’est une règle que je me suis toujours imposée. Quand une chanson me plaisait, je m’enthousiasmais avec lui. Plus tard, lorsque je me suis trouvé un peu en manque d’imagination, c’est moi qui suis allé chercher d’autres paroliers pour Macias.
Sur mesure
Gaston me faisait écouter des musiques, il parlait avec moi et c’est dans ces moments-là que j’avais des idées et que je lui proposais de faire une chanson sur tel ou tel sujet.
J’écrivais avec son langage car nous avions un langage commun, une façon de voir la vie avec un même regard... Il s’en est vite rendu compte et m’a souvent avoué : « Tu as été mon 50 % dans ma carrière ». Je lui ai apporté les mots qu’il avait besoin de chanter et qu’il aimait chanter... Bien sûr, il y a des chansons auxquelles on a cru et qui n’ont pas marché du tout, cela fait partie du jeu. Mais, en général, nous avions une approche commune, on ressentait bien les choses.
Les Millionnaires du dimanche
J’ai écrit Les Millionnaires du dimanche dans un restaurant de campagne un peu chic où j’étais allé avec ma famille... Je regardais la carte lorsque j’entendis un couple parler. L’homme disait : « Ah ! qu’est-ce qu’on va bien manger ! » Et la femme lui répondait : « Tu te prends pour un millionnaire ! » En les voyant attablés, je me suis dit : « Voilà des millionnaires du dimanche ! »
J’ai souvent dit qu’une chanson, on la vole à la rue pour la rendre à la rue... On raconte l’histoire des gens pour qu’ils s’y retrouvent. La chanson est témoin de son temps, elle raconte l’époque dans laquelle on vit, ce qu’on entend autour de nous. C’est souvent la rue qui nous souffle les idées... C’est pourquoi il faut être très à l’écoute de la rue et du populaire. J’habite depuis très longtemps un quartier très populaire de Montreuil et je n’ai aucune envie d’en changer. Dans les cafés et sur les marchés, j’entends des phrases, j’ai l’impression qu’on me souffle des idées... Parfois, ce sont même des parfums qui me permettent d’avoir un début de chanson...
Les gens du Nord
Un jour, nous nous trouvions dans le Nord où l’on avait été très bien reçus. Ému, Enrico me dit : « Ces gens sont vraiment formidables ! ». Et il prend sa guitare et commence à jouer une mélodie... Les gens du Nord est une chanson que j’ai mis beaucoup de temps à terminer. Plus d’un an. J’avais trouvé tout de suite les deux premières phrases (« Les gens du Nord ont dans le cœur le bleu qui manque à leur décor... »), mais je paniquais parce que je ne trouvais pas de phrases du même niveau poétique pour la suite de la chanson... Je retombais dans les lieux communs et je ne voulais pas employer des mots comme corons, etc. « Si leurs maisons sont alignées, c’est par souci d’égalité », on voit bien les corons, mais on ne prononce pas le mot...
Non, je n’ai pas oublié
J’ai écrit Non, je n’ai pas oublié à la suite d’un article paru dans un journal dans lequel des pieds-noirs reprochaient à Macias de les avoir oubliés... Il faut dire que les relations n’étaient pas faciles avec les pieds-noirs : Macias recevait tous les matins des lettres lui demandant de l’argent... Il s’est brusquement découvert trois cents cousins ! À la suite de cet article qui disait que Macias avait déjà « oublié », je l’ai trouvé effondré et lui ai dit que la meilleure façon de leur répondre c’était de leur dire : « Non, je n’ai pas oublié ». Et j’ai écrit la chanson dans la foulée.
Nous avons fait aussi des chansons plus joyeuses comme J’appelle le soleil, Dès que je me réveille, Aux talons de ses souliers...

Enfants de tous pays, tube des juke-boxes
Pascal-René Blanc, à qui j’avais parlé de Macias, était allé le voir et en était revenu enthousiasmé. Un jour, nous assistions tous les deux à l’enregistrement d’un disque de berceuses par Tino Rossi. L’une d’elles s’appelait Enfants de tous les temps et Pascal-René Blanc me dit : « Et si on écrivait à Macias une chanson qui s’appellerait Enfants de tous pays ? »...
Macias n’a pas été soutenu par les radios mais par les cafés de pieds-noirs qui écoutaient ses chansons dans les juke-boxes... Enfants de tous pays ne passait pas sur les radios et il y avait même une opposition de la part de Lucien Morisse, sur Europe 1, qui n’y croyait pas du tout. C’est seulement après le Musicorama où Macias est passé en première partie de Peter, Paul and Mary que Lucien Morisse a compris qu’il s’était trompé en voyant la salle en délire...
À l’époque, Vic Talar — qui allait s’occuper de sa carrière — travaillait dans une société de juke-boxes. Quand il a entendu Enfants de tous pays, il a été immédiatement séduit par cette chanson et a demandé à Pathé Marconi de faire presser des 45 tours 2 titres avec cette chanson pour la placer dans les juke-boxes. Ce qui fait que pendant des mois, vous ne pouviez pas rentrer dans un café sans entendre Enfants de tous pays et La femme de mon ami ! Alors qu’elles ne passaient jamais à la radio ! Plus tard, Frédéric François a connu le même phénomène à ses débuts.
Contre-courant
Pour avoir un énorme tube, il faut être à contre-courant. Toujours. Aujourd’hui, on fait du gadget, du kleenex, on lance des artistes qui font un disque ou deux et disparaissent. Si un artiste veut vraiment faire quelque chose, il faut aller à contre-courant. La grande erreur est de vouloir aller dans la tendance et dans la mode. Les maisons de disques sont en perte de vitesse parce qu’elles ont fait l’erreur de vouloir faire la même chose que les autres. Dans les années 90, MC Solaar a surpris tout le monde en faisant du rap. Aznavour, Bécaud, Hallyday, Renaud, Souchon..., tous ont créé la surprise en étant à contre-courant des modes. Avec un langage qu’on n’avait jamais entendu jusque-là. Si le public « mord » à une de vos chansons, vous êtes parti pour une carrière. Alors que si vous copiez les autres, vous ne pouvez pas aller bien loin. Vous pouvez faire trois-quatre chansons et puis vous disparaissez car vous êtes noyé dans la masse.
Macias a surpris tout le monde avec une guitare espagnole et un accordéon, dans des chansons comme on n’en entendait plus au début des années 60. Le succès, c’est la rencontre, et c’est pourquoi il vaut mieux être à contre-courant. Parce que vous allez rencontrer de nouvelles oreilles. Aznavour est un des cas les plus frappants. Quand on pense à tout ce qu’il a essuyé comme critiques...
Il ne faut pas suivre les modes car rien ne se démode plus vite que la mode. Et la mode revient toujours à un moment donné.
Propos recueillis en juillet 2008
Raoul Bellaïche (Revue Je chante !)
mercredi 12 janvier 2011
Enrico Macias : entretien avec Jacques Demarny
Photo : R. B.
