Christine Sèvres
Claude Vinci : La grande Christine
« Compagnon de route » de la chanson rive gauche, Claude Vinci ne cache pas son émotion à l’écoute du CD de Christine Sèvres. Ni sa colère.
Christine, la tendre, la douce, la sensible, l’intelligence, la câline, la chatte, la Passionaria aussi... Nous fîmes connaissance fin 1956. Dans le même programme de plusieurs mois au Milord l’Arsouille de Francis Claude, accompagnés au piano par... Serge Gainsbourg. C’est au Milord que Christine se pointa un soir, accompagnée d’un semi-inconnu, « son homme », nous dit-elle, Jean Ferrat, qu’elle voulait présenter à Francis Claude. Nous nous retrouvâmes souvent dans tous les cabarets de la Rive Gauche. Et puis, après nos tours de chant, les fins de soirée, les nuits même, aux Cinq Billards de la rue Mouffetard ou à La Boule d’Or de la place Saint-Michel, à refaire le monde. Nos routes professionnelles bifurquèrent mais nous restâmes très liés, très proches, le Syndicat, les événements de 68, Antraigues, bien sûr. Et puis; et puis... et puis ce silence définitif depuis ce sale Premier novembre 1981.
Aussi, quelle intense émotion que de retrouver notre Grande Christine dans cette compilation de dix-sept chansons qui vient de sortir. Emotion jusqu’aux sanglots de plaisir et de tristesse à la fois, à la première écoute; émotion et plaisir que de la replacer constamment sur une scène qui était avant tout son domaine; émotion et plaisir notamment dans ces chansons qui sont de grands moments dont elle a fait des monuments : Point de vue (de Martine Merri et Jean Arnulf), Oscar et Irma (de Jean Obé et Marcel Yonnet qui fut son pianiste de scène), Robert le Diable (d’Aragon et Jean Ferrat), Tu es venu (de Jean Ferrat, cet unique et magnifique cadeau de Jean à Christine et je ne comprendrai jamais que d’autres aient pu s’accaparer ce cadeau sacré, surtout en ne faisant même pas référence à Christine), Ame te souvient-il (de Verlaine et Léo Ferré), Maman j’ai peur (de Brigitte Fontaine et Jacques Higelin), Vivre en flèche (de Jean Vasca) et... et... Le Clown (de Giani Esposito), ce diamant dont on n’a pas à s’excuser de la prétendue moins bonne qualité technique parce que enregistré en répétition. Nom de Dieu, qu’est-ce que ça a dû être ce soir-là, en représentation, avec le public ?
Il y a bientôt quarante ans que je le pense et cette compilation me le confirme : quelle honte pour les médias (radio, télévision, presse), pour les producteurs, pour ce qu’on appelle le showbiz, que d’avoir dédaigné, rejeté d’un revers de main, un talent de la dimension de celui de Christine qui est l’un des maillons essentiels de notre Chanson. Quelle honte que de l’avoir assassinée, à cinquante ans, crime dont ils ne se rendent même pas compte tant est perverse leur arrogance de marchands, sans même essayer de « se racheter », depuis treize ans. Il est encore temps à l’occasion de la sortie de cette compilation, bien que ça ne remplacera jamais le triomphe qu’elle aurait eu et qu’elle aurait encore en scène si elle était toujours parmi nous... autrement et bien mieux que par le seul souvenir.
Pour moi, contraint à la résignation sans surtout jamais l’accepter – nous avons mal combattu, nous n’avons pas gueulé assez fort contre ces crimes –, ce disque va rejoindre les quelques autres qui sont à mon chevet et que j’use jusqu’à la corde.
Claude Vinci,
novembre 1994.
Guy Lauzin
Auteur de chansons sous le nom de Dauvilliez (Les mercenaires pour Jean Ferrat), Guy Lauzin est surtout connu pour ses mises en scène (entre autres, le Palais des Sports 72 de Ferrat).
Je n’ai jamais connu une personne aussi disponible, intelligente et sensible que Christine Sèvres. Je pense bien sûr à l’exceptionnelle chanteuse qu’elle est devenue, mais aussi à l’insolite comédienne qu’elle aurait pu être. Je n’ai pas souvenir d’une femme aussi lucide, mais aussi menacée... par elle-même!
Je n’ai pas connu de personnage aussi acharnée à consommer la vie et plus apte à se consumer – à se nourrir de détresse. Pourtant, c’était la Beauté du Diable...
Elle qui était « lumière », femme des nuits, oiseau nyctalope au surnom mérité de chouette que lui donna Jean Ferrat, n’a pas su arrêter le temps, là où elle voulait qu’il s’arrête; à la maturité de la jeunesse, avant que les sensations s’envolent, que les sens s’apaisent, que l’avanture de la vie devienne un scénario du quotidien.
Femme-passion, chant libre aux multiples vibrations, elle tire comme une traîne royale un désarroi venu du fond des temps.
Témoin de nos fêtes, elle n’en supporte pas la fin. Elle aime trop pour supporter d’être déçue, elle aime trop fort, trop « haut » ! Il lui arrive de considérer amitié ou tendresse comme « insultes » quand elle est insatisfaite du parcours de la personne choisie. Son exigence alors devient violence. Elle aime tant les autres qu’elle ne sait rien faire pour elle...
Guy Lauzin, metteur en scène
Francesca Solleville
Interprète de caractère, elle aussi, Francesca Solleville a bien connu Christine Sèvres. portrait d’une amie.
Je l’ai connue dans les cabarets, en 1960 chez Moineau. Avec Jean, ils habitaient un tout petit appartement à Ivry. Christine était un personnage très fort et très multiple, quelqu’un de profondément intelligent et plein de sensibilité. Elle avait un caractère difficile et aimait bien diriger. Elle était très fidèle en amitié et surtout très honnête. Elle n’enveloppait pas les choses avec un ruban rose... Elle pouvait être brutale. Il lui est arrivé de me dire des choses désagréables mais, de sa part, je l’acceptais parce que je l’estimais énormément, justement pour cette manière d’être. Elle était plus qu’une chanteuse, parce que nous, les chanteurs, sommes tous un peu démago sur les bords. Christine, elle, ne l’était pas du tout.
C’est pour ces raisons-là qu’elle n’a pas fait la carrière qu’elle aurait pu et dû avoir : parce que l’on ne pouvait pas l’obliger à faire ce qu’elle ne voulait pas. Elle possédait un sacré caractère. Professionnellement, elle ne voyait pas les choses comme les attachés de presse et les producteurs. Elle n’avait pas de stratégie, de plan de carrière. Elle choisissait ce qu’elle avait envie de chanter et souvent, ce qu’elle chantait était difficile. Colette Magny est pareil. Ce sont, d’une certaine manière, des incorruptibles (rires)
Elle ne faisait aucun effort pour essayer de devenir une vedette, ça ne l’intéressait pas. Ce qu’elle aimait, c’était les contacts humains, les discussions. Et puis, elle aimait les gens les plus différents. À ses yeux, tout le monde avait la même importance, que ce soit sa coiffeuse à Vals-les-Bains ou un petit liftier d’hôtel. Je n’ai jamais vu quelqu’un aussi peu enclin à établir des hiérarchies.
Christine aimait beaucoup Serge Gainsbourg. Pour sa personnalité et aussi parce qu’il était dans un univers qui la touchait davantage que d’autres plus « normaux »..., celui de Brassens, par exemple, qui était plus « clean », moins angoissé, moins tourmenté.
Quand tu es obligé(e) d’aller gagner ta vie, tu y vas, même si les conditions sont très mauvaises. A l’époque, au point de vue sono, on a souffert le martyre ! Christine, à partir d’un certain moment, n’a plus eu envie de se casser les pieds dans certains endroits, dans de mauvaises conditions, à présenter mala son travail. Si elle avait été forcée, elle aurait continué mais là, elle s’est dit : « J’ai une maison à la campagne, mes chiens, je suis tranquille. » Christine était très aimée à Antraigues, elle y avait beaucoup d’amis et sa porte était ouverte. Au début, tout le monde venait la voir. Elle était comme un sage. Tout l’intéressait. Quand tu étais avec elle, tu n’étais pas là de passage pour l’admirer, mais là, avece tes problèmes, qu’ils soient petits ou idiots. Tu comptais pour elle. Il n’y avait pas d’échelle de valeur.
Elle n’était pas contente quand on s’adressait à elle comme à la femme de Jean Ferrat, elle remettait les gens tout de suite à leur place (ce qu’elle faisait très facilement !). Il n’y avait pas moyen de lui cirer les pompes ou de lui passer de la pommade, ça ne marchait pas. Elle savait tout de suite si on lui disait bonjour parce que c’était la femme de Jean.
Après, elle allait beaucoup plus mal et elle est devenue un peu dure, presque... hargneuse, disons. Elle était frustrée de ne pas chanter. Le caractère s’aigrit ainsi. À la fin, elle s’est mise à la peinture, elle était très douée.
Jean-Claude Vannier
Auteur talentueux et recherché, interprète discret, Jean-Claude Vannier est aussi arrangeur. En 1968, il orchestre quelques unes des chansons du premier album de Christine Sèvres.
A l’époque, j’avais fait très peu de séances et Alain Goraguer, qui était son orchestrateur, m’a proposé de faire une face du disque et lui l’autre. J’ai enregistré six titres sur le premier disque. J’ai trouvé ça très gentil de sa part. Je ne connaissais pas du tout Christine Sèvres. J’ai été la voir plusieurs fois, elle m’a fait écouter les chansons.
C’était une femme qui était très versée sur les paroles, bien plus que sur la musique. En même temps, on voyait bien qu’elle portait un intérêt plutôt pour le côté littéraire des choses. Elle s’attachait beaucoup à ce qu’elle appelait la qualité des chansons, et pour elle, la qualité, c’était plutôt basé sur les paroles. Plus que ça : à mon avis, elle aimait bien les chansons qui avaient vraiment une vocation un peu littéraire, les chansons d’auteurs.
A l’époque, j’étais très axé sur la musique faite avec des instruments un peu curieux. J’essayais d’apporter des idées nouvelles surtout sur le plan de la couleur orchestrale. Chaque chanson du disque de Christine, si je me souviens bien, est basée sur une couleur particulière. Les instruments n’étaient pas employés dans leur direction habituelle. Le marimba, par exemple, qui est un instrument plutôt exotique, j’ai dû l’employer dans un autre contexte. J’avais pris des formations très typées, de cordes ou de cuivres — je crois qu’il y a eu trois formations — et j’ai essayé d’amener une couleur un peu rigolote aux chansons.
Christine Sèvres et Alain Goraguer attendaient de moi, je crois, que j’essaye d’apporter quelque chose qui, à l’époque, était un peu incongru, je dirais. Mais je ne sais pas si aujourd’hui, ça paraît encore incongru. Mais je ne sais pas si aujourd’hui ça paraît encore incongru... D’après ce que j’avais observé, ça avait bien plu à Christine Sèvres. Pour le choix des chansons, on avait dû se concerter tous les trois. Goraguer avait écrit les arrangements pour les chansons qui étaient plus dans ses cordes et ils ont dû me donner justement les chansons les plus « déconnantes ». Je me souviens d’Oscar et Irma, une chanson de Jean Obé, un type qui passait au Cheval d’Or.
Avec Christine, on a enregistré un autre disque par la suite, un peu dans le même genre. C’est une femme qui était très gentille. Je crois qu’elle était très difficile, très méticuleuse sur son métier. Elle me faisait confiance. J’ai aimé travailler avec elle.
Une chose sur laquelle je voudrais insister : les gens qui donnent leur chance à quelqu’un qui n’a pas fait ses preuves et qui est nouveau dans le métier, dont on pressent qu’il a quelque chose à dire, ça ne court pas les rues... C’était le cas de Christine Sèvres et d’Alain Goraguer. Alain m’a donné la chance de pouvoir écrire et diriger pour un orchestre, alors que je n’avais rien fait, ou très peu de choses. Finalement, il prenait un risque et je peux vous dire qu’aujourd’hui les jeunes qui débutent n’ont pas toujours cette chance de tomber sur quelqu’un de connu dans le métier, un type assis qui fait autorité, qui dit : « Voilà, ce jeune-là va faire la moitié du disque. » C’est très étonnant et remarquable.
Propos recueillis par Raoul Bellaïche,
à Paris, le 7 décembre 1994.
jeudi 4 mars 2010
Témoignages sur Christine Sèvres