Aragon et la chanson

 
 

    J'ai été la première à chanter L’Affiche rouge. Ferré l’avait mise en musique mais ne la chantait pas. Et Aragon se lamentait un peu du fait qu’elle n’était pas interprétée, alors que Léo avait fait une musique merveilleuse. Un jour, Aragon m’a demandé - par l'intermédiaire de Henry-Jacques Dupuy, qui avait, lui aussi, fait quelques très belles chansons d'Aragon -  si je pouvais lui chanter L'Affiche rouge. Je l’ai apprise. Je l’ai ensuite chantée et ça a été un drame. A la Contrescarpe, on nous a foutus dehors quelques jours après. Au Petit Pont, ce cabaret où chantait aussi Hélène Martin, j’ai vu des gens se lever et m’insulter ! Je me souviens d'un homme très imposant qui portait la légion d’honneur : il est venu me traiter de tous les noms parce que je chantais L’Affiche rouge. Cette affiche rouge, je l’avais pourtant vue pendant la guerre sur les murs. Je me posais des questions. Mais enfin, pourquoi cette chanson provoque un tel scandale ? Je n’ai toujours pas compris. Etait-ce à cause du titre ? A cause de l'adjectif rouge ?... Un jour, alors que je l’avais mise à mon répertoire, Léo m’a téléphoné et m’a dit : « Est-ce que tu crois que je peux l’enregistrer ? » — « Mais oui, Léo, quelle question ! » Il l’a enregistrée chez Barclay et moi, peu de temps après lui au Chant du Monde. A partir de ce moment-là, cette chanson n’a plus jamais créé de remous. Au contraire. Il était devenu de bon ton de la chanter... 

    C’est donc à cette occasion que j’ai connu Louis. Au Chant du Monde, je m’étais battue pour enregistrer mon disque : ils voulaient faire enregistrer des chansons d’Aragon par plusieurs artistes maison. J’ai dit : « Je fais un Aragon complet ou pas du tout ! » Et j’ai demandé à Leonardi de me faire une chanson pour ce disque : Un jour j’ai cru te perdre, qui est vraiment très très belle. C'est ce disque qui a eu le grand prix du disque de l’Académie Charles-Cros. Avec une préface de Cocteau. Après, Aragon est venu et n’a eu de cesse que Lino ne lui fasse un disque entier. Dès qu’il avait un texte, il le lui apportait. C’était vraiment son musicien préféré. Après, Lino a fait La Messe d’Elsa, une chose fantastique qui a été jouée à Lyon avec le chef d’orchestre Serge Baudo. Aragon avait assisté à cette représentation.

    Ce qui m’a séduite dans l’œuvre d’Aragon, c’est sa poésie. C’est fabuleux. C’est un poète fantastique. On a eu la chance de vivre cette époque. De le connaître, de l’avoir vu vivre, d’avoir vécu avec lui dans sa maison, dans son Moulin, chez nous, ici. C’est fabuleux... C’est tout de même un de nos plus grands poètes, qui restera comme Ronsard ou Victor Hugo. 

   
En 1968, quand les Russes ont envahi la Tchécoslovaquie, Aragon était fou de colère. Il m’a dit : « Monique, on va faire tout de suite un disque. Je vais faire un texte contre ces Russes à Prague. Pourvu qu’ils ne tuent pas cette jeunesse... » Il fallait connaître Louis et toute son ardeur quand il se mettait une chose dans la tête. On a fait ce disque, L’enfant soldat (Prague 68), chez Arion. Arianne Ségal a accepté tout de suite. On l’a enregistré dans une église. Lino a fait l’orchestration. Et contrairement à toute attente - « Enfin, Aragon contre Prague ! » -, ce disque, tout le monde l’a étouffé. Vraiment étouffé.

    Aragon était pris dans un piège. Par exemple, à cette époque, nous avions assisté à une discussion avec des Russes qui étaient chez lui et qui menaçaient de mettre sa belle-sœur, Lili Brik, en camp de concentration si Louis continuait à être contre les Russes à Prague... Ça a été très loin. Souvent, Louis était coincé comme ça. Pareil à l’Humanité, où on lui demandait de refaire ses articles. Louis se fâchait. Il ne changeait rien, alors on les lui supprimait.

    Je n’ai jamais fait de politique et n’ai jamais été inscrite dans un parti. Je dis toujours que je suis royaliste. Et c’est vrai. J’expliquerai pourquoi un jour... Je suis quand même allée chanter en Tchécoslovaquie à l'époque où Louis avait été nommé Docteur Honoris causa. J’y étais pendant et après le stalinisme. Avant, c’était tragique : les gens ne voulaient pas nous parler, ils se sauvaient quand on leur demandait la route. On n’en voyait jamais un à la fois, ils étaient toujours deux... On avait été très bien reçus mais enfin, on était reçus chez les dirigeants... Je me souviens de ma première vision : des voitures dans l’entrée, un piano à queue sous lequel il y avait deux lévriers blancs, un frigidaire bourré de caviar... On a couché dans la maison du président de la République. J’avais envoyé une lettre critique à un directeur de journal de Prague qui l'avait publiée.

    A notre retour, nous avions rendez-vous à l’Humanité. Ils nous avaient aussitôt demandé de venir. Nous sommes allés voir Louis pour qu’il vienne avec nous. Je ne savais pas ce que j’allais leur raconter et Louis m’a dit : « Vous racontez les choses comme elles se sont passées. » A l’Huma, j’explique tout. Que c’était merveilleux pour ce qui était de nous recevoir personnellement, mais pour le reste... Je raconte tout : nos critiques, la lettre publiée dans le journal de Prague. Et nous quittons l’Huma qui nous offre des cadeaux. Et le lendemain, le quotidien sort — j’ai encore le journal — avec ce titre : « Retour triomphal de Morelli et Leonardi de Tchécoslovaquie ». Et tout un tas de trucs déments que nous n’avions jamais dits. C’était incroyable. Réagir ? Quoi faire ? Dire : non, c’est pas vrai ? A qui, comment et pourquoi ? C’était difficile. Aller dans quel journal. Eux ne se seraient jamais démentis.

    Quand Maintenant que la jeunesse est sorti, tout le monde a rouspété dans les Lettres françaises, le journal de Louis. La femme qui faisait la critique a démoli ce disque en disant que c’était mauvais et qu’elle avait horreur de l’accordéon, que c’était vulgaire, etc. Dans le propre journal de Louis... Il n’était même pas le maître. C’est fou, cela. Il a été toujours décrié comme ça dans sa vie.

    Et dernièrement, l’Oratorio a été descendu par Monsieur Maurice Fleuret. Il a assassiné Leonardi. En disant qu’il ferait mieux de rester à la chansonnette et à l’accordéon. Alors que c’est sublime. Je connais des chanteurs et des chefs d’orchestre classiques qui savent ce que c’est comme musique. Aragon adorait l’accordéon. Il y a même un grand article sur Lino où il dit qu’il adore l’accordéon... C’est un poète de l’amour, Aragon, il ne crie pas au danger, il crie à l’amour.


Elsa

    On a eu des moments merveilleux avec Louis et Elsa. Et contrairement à ce qu’on disait, c’était un couple qui s’adorait. Tout ce qu’on a dit est absolument faux ! J’allais chez eux au Moulin ou rue de Varenne... Ils devaient être comme tous les couples : on peut rouspéter et râler pour une bricole et s'adorer pour la vie !

    Je tiens aussi à dire qu'Elsa m'aimait beaucoup. Les gens disent qu'Elsa n'aimait pas les femmes, c'est faux. Elle m'avait fait ramener de Chine une très belle écharpe en soie tissée à la main. Elle était vraiment très gentille avec moi. Je tiens à le dire.

    Louis n'était pas très content à cause de la chanson de Jean Ferrat qui prenait à contre-pied son texte, Je chante pour passer le temps. Ferrat avait fait une chanson-réponse, Je ne chante pas pour passer le temps, et surtout, il parlait de Maïakovski et d'Elsa. Tout le monde sait qu'Elsa trouvait Maïakovski merveilleux. On ne peut pas dire qu'elle avait un amour pour lui, mais elle trouvait son beau-frère splendide. C'était le mari de Lili Brik. La pauvre Lili est morte peu après Elsa. Aragon n'a pas eu d'enfants. Il avait un neveu.



Propos recueillis par Raoul Bellaïche

 

mercredi 9 décembre 2009

Monique Morelli : Un poète de l’amour

 
 
Suivant  
9_Marc_Ogeret___Le_poete_le_plus_agreable_a_chanter.html
 
9_Dix_ans_deja,_que_cela_passe_vite_dix_ans....html
  Précédent
 
Créé sur un Mac