Aragon et la chanson
Léo Ferré : « Derrière la porte des paroles d’Aragon, il y avait une musique que j’ai trouvée immédiatement »
« La musique pure est subjective. La musique, épouse d’un texte, par contre, est objective. Le mariage est bon ou il n’est pas. Il n’y a pas de faux couple, pas en tout cas qui relève de la critique. Ce mariage-là est un don du hasard, de la rencontre.
J’ai rencontré Aragon dans son livre, dans sa poésie, au cœur même de ses mots. Je l’ai lu avec mes mains enchaînées au clavier et à ma voix. Entendons-nous bien : cela n’est pas une formule, ni une image, mais l’expression d’une technique. Le vers d’Aragon est, en dehors de toute évocation, branché sur la musique. On a pris l’habitude d'écrire, dans les manuels de littérature, que le vers se suffit à lui-même et que les syllabes chantent, que la rime ou l’assonance accusent les contours de la mélodie verbale. En dehors des recherches purement phonétiques, le poète écrit des mots, leur musique, s’il en est, ne va pas sans un certain rythme interne. C’est ainsi que l’alexandrin est manificient, que l’octosyllabe l’est moins et que le vers de quatre pieds paraît céder davantage au désir de parler qu’à celui de chanter. Je ne crois pas tellement à la musique du vers mais à une certaine forme propice à la rencontre du verbe et de la mélodie. Ce qu’Aragon déploie dans la phrase poétique n’a besoin d’aucun support, bien sûr, mais la matière même de son langage est faite pour la mise sur le métier des sons. Je ne crois pas à la collaboration, mais à une double vue, celle du poète qui a écrit, celle du musicien qui voit ensuite, et qui perçoit des images musicales derrière la porte des paroles.
Derrière la porte des paroles d’Aragon, il y avait une musique que j’ai trouvée, immédiatement. Et quand cela n’était pas immédiat, je tournais la page et passais à d’autres portes. J’ai mis Aragon en musique de la même façon que j’ai mis en musique Rutebeuf. (...) »
Léo Ferré
Aragon et la composition musicale,
préface au disque « Les Chansons d’Aragon »,
25 cm Barclay, 80 138, janvier 1961.
Louis Aragon : « J’ai innocemment écrit un poème et Léo Ferré en a fait une chanson »
« A qui viendrait à l’idée de dire de Léo Ferré que c’est un chansonnier ? C’est un poète, un poète qui écrit directement ses poèmes suivant les lois d’un genre poétique, la chanson. Là est la raison de ce don singulier qu’il a de récrire les poèmes des autres, de pratiquer un art très singulier qu’il faut bien appeler la mise en chanson des poèmes. Il ne l’a point inventé, mais il l’a poussé parfois à un degré de perfection dont témoigne la vie rendue à un poème de Rutebeuf, mise en chanson exemplaire qui est comme une magistrale restauration de tableau et promet, si cet exemple est suivi, la restitution à l’humanité de demain de milliers de trésors enfouis sous les bitumes de l’ancien langage.
Il arrive à Léo Ferré de dire que nous avons fait ensemble une chanson : cela n’est pas tout à fait exact, j’ai innocemment écrit un poème et, lui, il en a fait une chanson, ce dont je serais bien incapable. A chaque fois que j’ai été mis en musique par quelqu’un, je m’en suis émerveillé, cela m’a appris beaucoup sur moi-même, sur ma poésie. J’ai l’habitude de dire que la mise en chanson d’un poème est à mes yeux une forme supé-rieure de la critique poétique. Une critique avec laquelle je puis être ou non d’accord. Mais qui n’a rien à voir avec ce faible commentaire de ce qu’on dit ou de comment on le dit qu’est la critique écrite. C’est ici une critique créatrice, elle recrée le poème, elle y choisit, elle donne à un vers une impor-tance, une valeur qu’il n’avait pas, le repète, en fait un refrain... Et aussi elle néglige tels développements qui, à tort ou à raison, me paraissaient indispensables, elle saute des strophes, va avec audace de ce point du poème à sa conclusion. Ne me di-tes pas qu’elle le déforme : elle lui donne une autre vitesse, un poids différent, et voilà que cela chante. Même si ce n’est pas tout ce que j’ai dit ou voulu dire, c’en est une ombre dansante, un reflet fantastique, et j’aime ce théâtre qui est fait de moi.
La mise en chanson des poèmes est une opération d’origine relativement récente. C’est que longtemps la poésie et la musique n’étaient point des domaines séparés : on ne jouait guère de musique sans paroles, et la poésie que les gens ne sachant pas lire devaient écouter avait besoin de cette mémoire et de ce soutien à l’écoute prolongée qu’était pour eux la musique. Puis les connaissances s’étendant, la poésie sortit des cours féodales, et en ce temps-là, avec le développement des villes, on pratiqua même la mise en prose des poèmes qui conduisit au roman moderne. Quand on eut inventé une mémoire mécanique, l’imprimerie, qui remplaça la mémoire sonore, la poésie devint de plus en plus un domaine indépendant, et même tendit à être écrite, non plus pour l’oreille, mais pour les yeux. C’est un phénomène singulier des deux derniers siècles que la démocratisation de la vie ait amené un phénomène inverse, le remariage de la poésie et de la musique. La mise en chanson des poèmes, même si elle a toujours existé, devient une pratique croissante au XIXème siècle, et dans le nôtre elle coïncide avec l’apparition d’une forme nouvelle de mémoire, d’imprimerie, le disque, et les possibilités énormes de diffusion sonore que constitue la radio. Même dans ces dernières années un instrument merveilleux, stupidement calomnié, le transistor, lui restitue la pudeur de la lecture individuelle.
C’est dans ces conditions qu’un Léo Ferré rend à la poésie un service dont on calcule mal encore la portée, en mettant à la disposition du nouveau lecteur, un lecteur d’oreille, la poésie doublée de la magie musicale. Il lui en donne sa lecture, à lui, Ferré, et c’est là l’important, le nouveau, le précieux. Le poète, le poème, ce ne sont que des points de départ, au-delà desquels il y a le rêve. Si vous préférez, le poème n’est que le point de départ du rêve, et l’important pour le poète est bien de faire rêver. Cela, c’est le rôle de la mise en chanson, étonnante réplique à l’envers de ce que furent les mises en proses.
Et quand il s’agit de ce que j’ai écrit moi-même, peut-être est-ce que je manque d’objectivité, mais il est de fait que Léo Ferré me donne à rêver, comme Eluard disait des peintres qu’ils donnent à voir. C’est peut-être que je suis de cette génération qui a beaucoup appris par l’oreille de ce qu’on lui cachait de la poésie, et qui a connu Verlaine et Charles Cros par Duparc, Chausson, Debussy. Cela est possible. mais les générations nouvelles se voient ouvrir avec des moyens nouveaux un domaine autrement grand, un rêve qui a cessé d’être pour les châteaux ou les spécialistes. Ceux qui tournent la clef d’or de ces jardins magiques, l’avenir ne les oubliera pas. Il faudra récrire l’histoire littéraire un peu différemment, à cause de Léo Ferré. »
Louis Aragon
Léo Ferré et la mise en chanson,
préface au disque « Les Chansons d’Aragon »,
25 cm Barclay, 80 138, janvier 1961.
mercredi 9 décembre 2009
Léo et Louis
Léo et Louis