Aragon et la chanson
« Mes premières chansons ont été justement deux textes d’Aragon que Philippe Gérard avait mis en musique, La rose du premier de l’an et Un homme passe sous la fenêtre et chante. J’ai connu Aragon en 1959, à la Mutualité. Il était là pour présenter La Semaine sainte, son nouveau roman, un beau roman. Ce soir-là, Léo Ferré chantait les dix titres qu’il venait de mettre en musique (Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, etc.). J’ai chanté mes deux Aragon et après, je suis allé voir Ferré pour lui demander ses chansons. Par la suite, Aragon venait de temps en temps, avec Elsa Triolet, me voir chanter dans les cabarets, à la Contrescarpe. Il venait écouter ses chansons, quoi ! La dernière fois que je l’ai vu, c’était en 1981. J’étais allée chanter à Barcelone où l’Alliance française organisait un mois de la poésie française. Je suis partie avec lui. Il n’était pas très en forme et c’est la dernière fois que je l’ai vu et que j’ai chanté pour lui.
Ma chanson préférée ? C’est très dur ! Parce que ça dépend aussi des musiques. Ils ont été nombreux à le mettre en musique. Colette Magny, par exemple, a fait une musique magnifique sur Richard II Quarante. Lino Leonardi a fait des merveilles pour Monique Morelli. C’est magnifique. Ferrat, bien sûr. Chacun a plus ou moins réussi certaines choses. De Ferré, ça serait Est-ce ainsi que les hommes vivent ? qui reste pour moi une chanson très importante. C’est une des plus fortes. Il y en a plein que je n’ai pas enregistrées mais que je prépare pour mon tour de chant sur Aragon que je vais commencer à tourner en octobre. Par exemple, des chansons de Leonardi. De lui, je ne chantais que Maintenant que la jeunesse, mais je vais reprendre On fait l’homme et surtout Entre pleurer et rire. Je reprends aussi des Hélène Martin que j’ai chantés. Je faisais des tours de chant d’Aragon de trois-quarts d’heure. Maintenant, il faut faire une heure et quart, ça fait une demi-heure de plus, donc je me suis lancée. J’ai écouté tranquillement des tas de nouveaux Aragon.
Il y a quelques chansons que j’ai été la seule à chanter : J’ai mis sa main, sur une musique de Georges Auric, et L’homme seul, que Jean-François Gaël avait mis en musique, ainsi que La guerre que je vais reprendre. Au Festival du Val de Marne, je vais être accompagnée par Michel Précastelli. J’aimerais bien faire un nouveau disque Aragon !
Sur l’homme, je n’aurai pas grand-chose à dire parce qu’il m’a toujours terrorisée ! Il y a comme ça des gens devant qui je passe en tremblant ! Chaque fois qu’il m’adressait la parole... Je l’ai vu aussi après la mort d’Elsa, on dînait ensemble chez un ami poète, mais j’étais extrêmement intimidée. Je n’ai jamais pu être moi-même avec lui, c’était impossible, j’avais peur d’être nulle. Je n’ai jamais pu le considérer comme un homme... normal ! C’est quelqu’un qui m’impressionnait terriblement. S’il me parlait, je lui répondais, mais c'était comme si j’étais devant quelqu’un qui n’était pas humain.
Quand on voit comment étaient fabriquées les chansons... Parce qu’aucun de ses textes n’était une chanson, à part Richard II Quarante ou La guerre, qui sont des textes entiers, mais Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, c’est des morceaux de poésie qui sont pris et mis l’un à côté de l’autre, parfois dans le désordre... Et Aragon était tout à fait content, ça lui allait tout à fait bien.
Il y a eu des grands poètes dans ce siècle, Eluard, Nazim Hikmet, Guillevic. Mais Aragon, c’est notre Victor Hugo. C’est d’une poésie tout à fait immédiate.
On lui a reproché ses silences politiques, mais, en fait, il n’était pas tellement silencieux. On peut se dire qu’il aurait dû faire ceci ou cela mais à l’époque de la guerre froide, c’était plus difficile que maintenant. Il avait choisi son camp et il y est resté fidèle. Il aurait peut-être mieux fait de ne pas être au Comité central du Parti communiste... C’était d’ailleurs la première fois qu’il y avait un poète. Mais enfin, il est allé au bout de son engagement, quitte à se mettre à dos tous les écrivains. Mais c’était un provocateur. Il était d’une intelligence remarquable, il faisait de ces analyses... Je crois que par rapport à l’Union soviétique, ça ne s’est pas si bien passé que ça pour lui... Il était très critique. Heureusement pour lui qu’il est mort avant tous les bouleversements qu’il y a eu depuis 1982. »
Propos recueillis par Raoul Bellaïche
mercredi 9 décembre 2009
Francesca Solleville : Il m’impressionnait terriblement