Aragon et la chanson
« Comme tout le monde, j’ai lu les romans d’Aragon et je connais ses poèmes. Evidemment, je connais surtout ce qui a été mis en musique parce que je l’ai énormément chanté. J’ai connu Louis Aragon assez tôt car lorsque j’avais enregistré Il n’y a pas d’amour heureux, il avait adoré le disque et en avait acheté plusieurs exemplaires. Comme il était ami avec Jean-Pierre Chabrol, qui était un de mes très bons copains, il a demandé à Jean-Pierre de nous présenter et on a tous les trois déjeuné ensemble. C’était en 1955, à peu près. Aragon parlait aussi bien qu’il écrivait, il avait de ces formules, il était très séducteur. Quand je suis arrivée, il a eu cette phrase : « Vous avez les yeux de votre voix ! »... J’étais bouleversée. J’ai trouvé ça très joli, bien entendu, et j’ai été séduite.
Les chansons d’Aragon, je les ai connues dès que Léo les a mises en musique. Il me les avait montrées et je les ai tout de suite enregistrées. Par la suite, j’ai souvent déjeuné avec Aragon et Ferré. Après, il y a eu très souvent des spectacles consacrés à Aragon où l’on se revoyait.
Je n’ai jamais vu un auteur aussi souple. Il est évident que ses poèmes, il ne les avaient pas écrits pour en faire des chansons : ils auraient été beaucoup trop longs pour des chansons. Les compositeurs traficotaient un peu, c’est-à-dire que sur un poème qui faisait vingt-trois strophes, ils en prenaient trois. Là, je pense, par exemple, à Est-ce ainsi que les hommes vivent ?. C’était un très long poème dans lequel Léo n’a pris que quatre strophes et deux vers dont il s’est servi pour faire un refrain. Il y a des tas d’auteurs qui sont extrêmement susceptibles quant à leurs œuvres, Aragon, pas du tout. Il y a eu le cas de Julienne que j’ai chanté. Paul Amar a pris trois strophes de ce long poème et il en a fait Julienne. Par ailleurs, Leonardi en a pris trois autres et il en a fait Jean Julien je ne puis... Et finalement, les deux sont de très jolies chansons ! Il y a eu, d’ailleurs, plusieurs poèmes qui ont été mis en musique par différents compositeurs. Aragon était fou de joie. Fou de joie qu’on le chante.
Dans le cas d’Aragon, c’est le fait d’avoir été chanté qui lui a permis d’être vraiment connu du grand public. Il était très connu comme poète, ses poèmes étaient édités par Gallimard mais, malgré tout, cela n’entraînait pas une véritable popularité. Alors qu’avec la chanson, il était connu de la rue. Et il était très conscient de ça. En-dehors de ces considérations, il adorait entendre ses poèmes mis en musique. Je dois dire, d’ailleurs, qu’il ne se rendait pas toujours compte de celles qui étaient très bonnes - je ne parle pas des textes, je parle des musiques - et de celles qui l’étaient moins. Parce qu’après, tout le monde l’a mis en musique. On m’en a présentées très souvent qui n’étaient vraiment pas terribles. Mais il était tellement content qu’on le mette en musique que même si c’était n’importe quoi, il était content quand même ! Je trouve qu’il n’avait pas beaucoup le sens de la relativité des choses. Il ne se rendait pas bien compte de celles qui étaient merveilleuses et de celles qui l’étaient moins.
Mes préférées ? Elles sont différentes les unes des autres. J’aime beaucoup Il n’y a pas d’amour heureux, la première que j’ai chantée, mais celles que Ferré a mises en musique, je les trouve pratiquement toutes très belles. J’aime énormément Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Si je devais en choisir une, je pense que ce serait celle-là. Je n’aime pas le terme de préférence parce que j’aime aussi beaucoup Tu n’en reviendras pas. Il y en a une que je n’ai pas chantée mais que j’adore quand Léo la chante, c’est L’Etrangère. Mais il y a aussi les autres : Blues, Elsa, Mon bel amour d’orange amère... Enfin, toutes. Les chansons d’Aragon sont des chansons extrêmement agréables à chanter. Parce qu’on a des mots comme des cailloux dans la bouche, ce sont des mots sonores, de beaux mots. Ça s’organise très bien. En même temps, c’est d’une grande pureté et c’est très simple, aussi, ça peut aller sur tous les publics. Je trouve que les chansons d’Aragon, c’est une très grande réussite.
Ce qu’il y a eu d’intéressant, c’est que c’est pratiquement le premier poète dont on ait beaucoup parlé. J’ai commencé avec un disque complet d’Aragon, mais ça m’a permis après d'enregistrer beaucoup de chansons de poètes. Et ça, c’est un peu grâce au succès des chansons d’Aragon. Par la suite, j’ai sorti, entre autres, un disque qui s’appelait Chansons des amours déchirantes où il n’y avait pratiquement que des chansons de poètes : Marie Noël, Soupault, Seghers, Colette... Et je trouve qu’Aragon a été pour beaucoup dans la mode des chansons de poètes. Le succès de ses chansons a lancé un peu cette mode. Prévert aussi, mais Prévert est un cas tellement particulier.
Je suis tout à fait d’accord avec les reproches que l’on a pu faire à Aragon sur son silence politique. Aragon était un mec très intelligent et il est évident qu’il savait parfaitement ce qui se passait dans les pays de l’Est. Mais ça, c’est ce qu’on peut reprocher à beaucoup de communistes. Pas tous, parce que tous n’étaient pas au courant de ce qui se passait. Mais au niveau d’Aragon, des intellectuels et des cadres, il est évident qu’ils savaient ce qui se passait.
Je n’ai jamais été pour l’appartenance à un parti ou à une religion. Parce que je trouve qu’à partir du moment où on appartient à un parti, on doit en suivre la ligne. On a beau être d’accord avec la ligne générale d’un parti, à ce moment-là, ça devient du fanatisme, on admet n’importe quoi, et moi, j’ai toujours été pour l’individualisme beaucoup plus que pour l’obédience à une religion, un parti ou à quoi que ce soit. Dès l’instant où on ne peut pas avoir son propre jugement et être en règle avec sa propre conscience, je trouve que ce n’est pas possible. Alors, dans le cas d’Aragon, qui était tout sauf idiot, c’est difficilement pardonnable. »
Propos recueillis par Raoul Bellaïche
mercredi 9 décembre 2009
Catherine Sauvage : Il était fou de joie qu’on le chante !