Anne Sylvestre
« Ecrire et me débarrasser
Ecrire pour ne pas sombrer
Ecrire au lieu de tournoyer
Ecrire et ne jamais pleurer
Rien que des larmes de stylo
Qui viennent se changer en mots
Pour me tenir le cœur au chaud »
(Ecrire pour ne pas mourir, 1985)
JE CHANTE ! - Anne, vous venez de sortir un nouvel album de Fabulettes. Vous êtes la première à avoir fait des chansons pour les enfants. Comment cela vous est-il venu ?
ANNE SYLVESTRE.- Les gens croient toujours que l’on se décide comme ça : « Tiens, je vais faire de la chanson pour enfants ! ». Mais en fait, mes toutes premières Fabulettes, je les ai écrites presque en même temps que mes premières chansons. A cette époque, je chantais tous les soirs au cabaret et je faisais donc des chansons pour renouveler un peu mon répertoire. Ensuite, j’ai eu un bébé, ma fille Alice, et c’est pour elle que j’ai écrit mes premières Fabulettes. Alice vient d’avoir 32 ans à Noël, ça fait donc un petit moment ! Quand je les ai écrites, j’étais chez Philips qui n'a pas voulu les enregistrer. Cette firme avait un énorme catalogue de livres-disques pour enfants dans lesquels on trouvait les vieilles chansons françaises par Lucienne Vernay et les Quatre Barbus, les contes de Perrault et de Grimm, les fables de La Fontaine, et j’en passe. En fait, ils ne croyaient qu’au répertoire existant. Absolument pas à une création nouvelle. Et quand je leur ai dit que j’avais fait des chansons pour les enfants, ça a été très compliqué. Ils ont commencé par refuser et finalement n'ont accepté que pour me faire plaisir.
Le disque est sorti en 45 tours sous une simple pochette avec des petits dessins dessus; environ deux ans après, ils ont décidé d’en faire un livre-disque dans leur collection. Et - détail qui en dit long sur les relations des artistes avec les maisons de disques - ils m’ont dit : « Comme nous faisons une pochette de livre-disque, vous ne toucherez que la moitié des royalties ». Comme je ne touchais que 5%, je n’ai plus eu que 2,5% sur ce disque. Celui-ci a stagné pendant deux ou trois ans, il ne se vendait pas. Et puis un jour, en tournée, j’ai rencontré des instituteurs qui m’ont dit : « Ecrivez-en d’autres, on en a besoin, c’est du matériel nouveau, on aime bien ça ». A partir de là, j’en ai écrit de nouvelles. Ensuite ça a fait boule de neige, les gens en ont parlé. Mes meilleurs agents de publicité pour les Fabulettes ont été les instituteurs... Sans jamais passer dans les médias parce qu’à la radio, il n’y a jamais eu d’émissions pour les enfants. Quant à la télévision, il n’y avait au début que les dessins animés. Ensuite, quand quelques personnes se sont aperçu qu’il y avait un « marché » des enfants, ça a complètement changé.
Les chansons pour enfants viennent de la même façon que les autres ?
Si je savais déjà de quelle façon viennent les autres, je pourrais vous répondre !
Par exemple, est-ce que vous avez des thèmes pour les enfants et des thèmes pour les adultes ?
Oui, quand même ! C’est vrai que les enfants peuvent tout écouter, mais je pense qu’ils ont droit à un répertoire que l’on écrit spécialement pour eux parce qu’ils n’ont pas forcément les mêmes préoccupations, les mêmes centres d’intérêts ni le même vocabulaire que les adultes. Les chansons que je fais pour eux sont faites pour qu’ils les écoutent et pour qu’ils les chantent, et éventuellement pour qu’ils s’amusent avec; je les écris pour qu’elles deviennent un outil, un outil de plaisir, pour les éducateurs, les instituteurs, etc.
Par exemple, les Chansons pour ?
Les Chansons pour, c’était de petites chansons fonctionnelles pour les relations entre parents et tout-petits. C’était un clin d’œil du style « je sais que tu sais, et je sais que tu sais que je sais », avec l’humour tout particulier des petits enfants. Ils ont une forme d’humour que j’aime bien. Ces chansons, je les écris de la même façon que les autres, à savoir avec autant de respect, autant de soin, autant d’estime pour l’auditeur futur. Dans la réalisation, aussi, c’est pareil. Dans le dernier, Tournez Fabulettes, François Rauber a fait ses orchestrations exactement de la même façon qu'il fait celles des disques du répertoire « adulte ». C’est, par ailleurs, un disque qui coûte aussi cher qu’un disque pour les adultes. Ce n’est pas parce que c’est fait pour les enfants qu’on va mettre trois musiquettes et un petit synthé.
En réalité, l'écriture est la même, mais dans la même période, je n’écris pas les deux. Depuis qu'on fait des CD, je me suis mis en tête que c'était mesquin de ne mettre que 10 ou 12 chansons, donc je tiens à en mettre 18, et pour faire 18 chansons, comme ça, dans un temps record, j’ai trouvé qu’il était intéressant de choisir une idée générale et de voir tout ce qui pouvait tourner autour de cette idée-là. Dans le précédent, c’était les Fabulettes à Manger, et j’avais traité de toutes sortes de choses qui se mangent. Cette fois-ci, j’ai été aidée par cette idée de tout ce qui tourne, c'était très « riche » !
« Le manège est sur la place
Les chevaux sont blancs
Le manège est sur la place
Appelle les enfants
Entre eux, le voilà qui passe
Rêve un éléphant
Une balancelle basse
Une toupie d'argent... »
(Le manège est sur la place)
Est-ce qu’elles sont plus faciles à écrire ?
Non, pas du tout.
Vous mettez autant de temps à les écrire que les autres ?
Oui, mais ce n’est pas la même démarche. Par exemple, je n’ai pas envie de chanter les chansons pour enfants sur scène, alors que j’écris les autres pour les chanter sur scène. Il ne se passe pas la même chose dans la tête et dans l’esprit d’un adulte que dans celle d’un enfant. C’est plus direct, un enfant. Dans certaines des petites chansons écrites pour les enfants, je fais passer des choses que je pense importantes, mais pour eux, ce n’est pas nécessaire d’expliquer, c’est-à-dire qu’ils vont les ressentir et ne vont pas poser de questions sur le fond. Ils chanteront les chansons, et les mots qu’ils ne comprennent pas, ils se les feront expliquer par leurs parents, ou bien ça deviendra pour eux des mots un peu magiques qu’un jour, en grandissant, ils finiront par comprendre. Je fais attention de rester dans leur vocabulaire, mais comme il est très limité quand ils sont tout petits, il ne faut pas non plus se restreindre ou ça deviendrait très vite pauvre.
Dans notre enfance, on a tous eu ça : des chansons dont on s’aperçoit tout d’un coup qu’elles voulaient dire telle chose et non pas telle autre qu’on a fantasmée et qui était peut-être plus belle. Mais il y a des idées qui passent dans les chansons sans qu’on ait besoin d’expliquer. Il y a quelques années, j’ai fait un disque, Fabulettes en couleurs, qui était sur les différences, et qui contenait notamment la chanson Le petit sapin. Un petit sapin était au milieu des autres arbres et était mal vu jusqu’au moment où tous les autres ont perdu leurs feuilles, et à ce moment-là, le sapin était tout fier. Une autre chanson s’appelait L’oiseau debout et était l’histoire d’un oiseau de nuit, par rapport aux autres oiseaux, etc. A cette époque, je correspondais avec une classe d’enfants très handicapés. Pour m'envoyer des lettres, les enfants dictaient ce qu’ils avaient à dire à leur institutrice. Je leur avais envoyé ce disque en premier, avant tout le monde, et sans aucun problème, ces enfants ont écouté, et ont dit : « Le petit sapin, c’est nous ». Et l’oiseau aussi. Ça a été leurs chansons préférées.
Est-ce que vous pourriez nous dire quelques mots sur le spectacle que vous préparez, sur l’histoire, sur les personnes qui vont y travailler, ou est-ce encore trop tôt pour en parler ?
C’est un peu moins « la peau de l’ours » maintenant, parce que les choses se précisent. C’est une aventure pour moi, la première fois que je vais écrire pour le théâtre. Pour La Ballade de Calamity Jane, j’avais écrit les chansons, tandis que là, je vais assurer toute la partie théâtrale et musicale. Ce sera la troisième fois que je travaille avec Viviane Théophilides. Avant, il y a eu Gémeaux Croisées et La Ballade de Calamity Jane. Cette fois-ci, je suis auteur. De son côté, c’est la première fois qu’elle va travailler pour les enfants. C’est très excitant, c’est impressionnant, et en même temps, c’est intéressant de s’adresser à un public de petits, très réceptifs. Ce sera du théâtre musical, c’est-à-dire une pièce de théâtre avec une grande partie chantée et dansée et douze chansons environ. De vrais musiciens sur scène participeront à l’action. Ils ne seront pas là uniquement pour jouer de leurs instruments, ils seront aussi des personnages dans la pièce. Il y aura une guitare et un tuba, et une joueuse d’accordéon qui va jouer, chanter, parler, etc. Michèle Bernard a accepté ce rôle et c'est une joie pour moi. Parmi les acteurs, il y aura une chanteuse-comédienne et danseuse de claquettes, Elodie Béar, et quatre acteurs qui ont déjà joué dans le François d’Assise de Delteil adapté par Viviane, à savoir Stéphan Delon, Mathias Belair, Olivier Chambon et Philippe Houriet qui sera le directeur du cirque. Ça s’appelle Lala et le Cirque du Vent, ça se passe donc dans un cirque et toute l’histoire tourne autour de l’arrivée de ce cirque dans la ville de Saint-Ziquet sur Gadouille. Je ne vais pas vous raconter toute l’histoire parce que c’est un petit peu compliqué. François Rauber fera les orchestrations.
Justement à propos de votre collaboration avec Viviane, il est dommage que les gens de spectacle ne se mêlent pas davantage, surtout que dans votre cas, il semble que cela ait été fructueux pour toutes les deux. Est-ce que pour vous, ça a changé quelque chose dans votre manière d’être sur scène ?
Oui, sûrement. Déjà, pour moi, la grande découverte a été Gémeaux Croisées. Quand j’ai commencé à prévoir ce spectacle avec Pauline Julien et Denise Boucher, déjà, j’avais envie d’autre chose. J’en avais un peu assez du tour de chant, j’avais envie de faire quelque chose de différent. D’ailleurs, ça a été le cas pour toutes les deux . Quand on a commencé à travailler, on ne voulait pas faire un double tour de chant ni un récital à deux, mais complètement autre chose. On a dit chacune ce que l’on voulait faire, une vraie folie; on a rempli des cahiers de choses complètement farfelues. Moi, je voulais monter sur un piano et arriver sur scène avec un sac à dos, et c’est ce qui a été fait. Pauline voulait chanter L’Homme à la moto..., enfin, des choses comme ça, un peu incroyables et on s’est dit : « On va les faire ». Puis on a fait une sélection, on a élagué. Pour trouver un metteur en scène, une dame, qui s’occupait des affaires culturelles et qui s’intéressait à mon projet, m’a suggéré de demander à Viviane Théophilides.
Vous la connaissiez déjà ?
Non, j’avais entendu parler d’elle mais je ne connaissais pas ses spectacles (et je le regrette !). Je lui ai donc envoyé les textes, c’était en été, elle était en Avignon. Comme j’étais dans la région, je lui ai téléphoné pour lui proposer de la rencontrer, et elle m’a dit : « Vous savez, je suis blonde ! », parce qu’elle avait lu le texte de la chanson Les blondes qui était dans le spectacle. Je lui ai répondu : « Ce n'est pas grave ! » On a déjeuné ensemble, et le soir, c’était comme si on était amies d’enfance. Viviane était très contente de travailler sur ce projet. Pour elle, c’était quelque chose de nouveau de travailler sur un texte qu’elle n’avait pas choisi elle-même. Elle avait toujours eu des parties musicales dans ses spectacles, mais en l'occurrence, il s'agissait simplement de deux chanteuses. Je suis arrivée avec une grande innocence en lui disant : « Je ne sais rien faire, mais ce que tu me diras de faire, je le ferai ». Je venais quand même avec vingt-cinq ans de tour de chant derrière un micro sur pied avec une guitare entre les bras. C’était comme si on m’avait ouvert une porte en me disant : « Tu es capable, tu peux y aller ». Je me suis aperçue que je pouvais bouger. Et puis il y a eu le fameux micro HF qui est une trouvaille parce que c’est la liberté. Sinon, on se plante devant un pied et on chante, c’est tout. Mais si on a envie de bouger, le HF c’est merveilleux.
En dehors de votre façon de vous accompagner qui a changé, il y a une chose nouvelle : vous chantez les autres.
Oui, aussi. C’est vrai que je me suis longtemps accompagnée à la guitare, c’était comme ça mais je n’étais pas une très bonne guitariste. Je ne pouvais pas jouer sans y penser, je chantais et en même temps, il fallait que je pense à mes doigts sur les cordes. C’était vraiment très contraignant et je n’étais pas contente de la façon dont je jouais. En laissant tomber ça, j’ai trouvé la liberté de pouvoir uniquement chanter, donc chanter plus. Parce que quand on s’accompagne, on se fait son rythme à soi. C’est difficile de jouer d’une façon et de se « balader », de chanter autrement. Je me suis aperçue que c’était un très grand plaisir d’interpréter. De là à avoir envie d’interpréter quelques chansons des autres, c’était un petit plaisir que je me suis offert.
« Aux douze coups de minuit
Ma femme tomba dans un puits
Depuis lors, époux fidèle
Je soupire sur la margelle
Et pour tromper mon chagrin
Je fredonne ce refrain :
Ah si j'avais une échelle
Brûlant d'amour pour ma belle
Je m'en irais sans plus de discours
Rapidement lui porter secours... »
(La margelle, de Roger Riffard)
Le fait de chanter les autres est aussi un moyen de les faire découvrir au public. Je pense à Roger Riffard. On se souvient peu de Roger Riffard mais La margelle est une chanson qui a été formidablement accueillie.
Oui, parce que c’est une merveilleuse chanson. Il faudra que je cherche dans les autres chansons de Riffard, d’ailleurs, mais celle-là, je la trouve exemplaire. Elle est parfaite. Roger écrivait tellement bien ! Il n’y a pas beaucoup de chansons que j’ai envie de chanter, mais ça arrive quelquefois, comme ça. Après Gémeaux Croisées et après Calamity Jane, il est certain que le tour de chant que j’ai fait, qui s’appellait Détour de chant, était tout à fait autre chose que ce que j’avais fait avant parce que j’avais envie d’évoluer un petit peu. Pour moi, le tour de chant tel que je l’ai fait pendant longtemps est dépassé. Peut-être que les gens ont envie qu’on fasse quelque chose de nouveau. Se planter là et chanter, faire trois pas en arrière, saluer, revenir, chanter, c’était peut-être très bien, mais quand je vois les cassettes vidéo que j’ai de certains de mes tours de chants, je me dis : « Mon Dieu, ce n’est plus possible ! ». Ce n’est pas du tout pour mettre de la sauce autour, c’est au contraire pour mettre un cadre autour de la photo. Et en effet, je trouve que ce serait bien de mélanger les genres. J’en ai eu souvent envie avant, et je ne pouvais pas, mais, en l'occurence, je pense que ça apporte énormément. Quand nous avons travaillé sur Gémeaux Croisées, Pauline et moi avons bénéficié des conseils du metteur en scène qui avait un autre imaginaire que nous, et nous apportait beaucoup. Viviane reconnaît, elle aussi, avoir appris en nous regardant travailler parce que l'autonomie de la personne qui chante est assez spéciale. Il y a une mise en scène et des mises en scènes à l’intérieur.
Votre collaboration avec Viviane n’est pas encore finie !
Non, d’ailleurs pour mon prochain tour de chant, je pense lui demander un regard.
Vous souhaitiez reprendre Y'a un climat de Jean Guidoni. Est-ce que c’est ça, aussi, l’interprétation : se confronter à un univers qui paraît - du moins dans la forme - complètement différent du vôtre ?
En fait, c’est cette chanson-là qui me plairait. J’ai essayé de la travailler, mais elle est très difficile et je n’ai pas encore réussi à l’inclure. Dans ce cas, ce n’est pas une personne mais une chanson qui me séduit. C’est comme Présence de Félix Leclerc. D’ailleurs, j’ai aussi l’intention de reprendre une chanson que j’ai eu l’occasion de chanter dans une émission de radio l’année dernière : Les passantes , le poème d'Antoine Pol que Brassens a mis en musique. C’est une merveille à interpréter. C’est surtout ce que je peux en faire qui m’intéresse. Il y a certaines magnifiques chansons que j’adore et que je ne chanterai jamais parce que je n’apporterais rien.
Si vous deviez enregistrer un disque entièrement fait de chansons des autres, lesquelles choisiriez-vous ?
Il y a déjà celles que je chante sur scène, il y a La margelle de Roger Riffard, A l'envers de France Léa, Amour qui s’enfuit de Michèle Bernard... Il y a aussi Leclerc et Brassens. Et puis je mettrais sûrement une chanson de Boby Lapointe. Je les connais toutes par cœur mais dans mon tour de chant, je ne sais pas si ça passerait... Il y en a certainement d’autres, mais ça ne me vient pas comme ça. J’aimerais bien le faire, mais ça ne se vendrait pas.
« A l'envers j'ai plus mal au cœur
A l'envers même quand c'est pas l'heure
Rêve
A l'envers j'ai besoin de rien
A l'envers j'ai plus peur de rien
Libre
A l'envers c'est jamais trop tard
Y'a comme un espoir
Vivre... »
(A l'envers, de France Léa)
Vous avez aussi été interprétée par les autres : Cora Vaucaire, Serge Reggiani, Barbara, Pauline Julien, Brigitte Sauvane, Claude Vinci... Est-ce que cela vous apprend quelque chose sur vos chansons ?
Ça dépend. Moi je suis toujours contente qu’on me chante. Je sais qu’il y a beaucoup de gens qui me chantent, sans que ça se sache parce que ce n’est pas enregistré, dans les écoles de chansons, dans les auditions, par plein d’inconnus. Ce que je déplore c’est qu’il y ait si peu d’hommes qui chantent mes chansons. Bien sûr, il y a des chansons qui sont particulièrment destinées à des femmes mais pas autant qu’on le croit, et je trouve dommage qu’elles n’aient pas été interprétées davantage par les hommes. Il y a Reggiani qui a chanté Maumariée après en avoir enlevé un couplet !
Quand j’ai vu Pauline chanter pour la première fois Une Sorcière comme les autres, je dois avouer que j’ai pleuré, j’étais très émue. Mais quelquefois, c’est un peu déroutant parce qu’il y a des contre-sens. Alors dans quelle mesure est-ce que l’on peut laisser faire les contre-sens...? Quand j’étais à la Colombe, Michel Valette faisait des auditions tous les mois. J’avais une chanson humoristique qui s’appelait Valse marine et un jour Michel me dit : « J’ai eu hier en audition une jeune chanteuse qui a chanté Valse marine sérieusement, au premier degré. C’était terrible ! ». Evidemment, je pense que l’interprète a des droits. Je ne sais pas s’il a tous les droits, mais il a des droits. Celui de se tromper, parfois, semble-t-il !
Il a aussi le devoir de comprendre les chansons.
Oui, c’est vrai. Souvent, on m’a demandé des explications sur une chanson. C’est éprouvant, ça, parce qu’on fait des chansons pour ne pas expliquer, justement !
Comment s’est fait le duo avec Boby Lapointe ?
On était très copains, on passait dans les mêmes cabarets, et à cette époque, les duos romantiques fleurissaient sur les ondes et les disques. Alors j’ai voulu écrire un duo et j’ai cherché un partenaire. J’ai hésité entre Riffard et Boby pour la chanter avec moi. La voix de Riffard était un peu trop proche de la mienne, donc j’ai demandé à Boby de bien vouloir enregistrer cette chanson, Depuis l'temps que j'l'attends mon prince charmant. Alain Goraguer avait fait l’orchestration. Ça a été épique ! Boby n’avait pas vraiment le sens du rythme, c’est-à-dire qu’il avait son sens du rythme à lui, il partait comme une locomotive et on ne pouvait plus l’arrêter. Il partait et il arrivait au bout, ça oui, il arrivait au bout, mais pas toujours en même temps que les autres. Et à la fin, on s’est écroulés, les musiciens aussi, enfin tout le monde était par terre ! C’est un souvenir très joyeux.
« Je ne savais pas qu'un homme c'était aussi déroutant
Ce doit être ce qu'on nomme un don juan, et pourtant
Je pense à ce que ma mère a failli me dire un soir
Des choses bien singulières que je ne veux pas savoir
Depuis l'temps que j'l'attends, que j'l'attends
Depuis l'temps que j'l'attends, j'ai des doutes maintenant... »
(Depuis l'temps que j'l'attends mon prince charmant)
Vous avez chanté dans toutes sortes de salles.
Ah oui, des grandes, des petites, des chapiteaux. Maintenant quand je me promène et que je rencontre une salle où je ne suis pas passée, c’est qu’elle est neuve. Il y a eu de tout. Il y avait les salles, mais aussi les coulisses. J’ai des souvenirs d’inondations dans les loges, de pluie sur scène, de réflexions du style « Ah bon, vous avez besoin d’un miroir ? », et puis de temps en temps, ô miracle, de superbes théâtres à l’italienne. Une année, j’ai fait une tournée que j’ai appelée la tournée des gymnases parce qu’on ne passait que dans cette sorte de salles. J’avais même dit que si cela continuait je chanterais avec un jogging et des tennis. On ne pouvait pas régler les éclairages parce qu’il y a toujours des verrières dans les salles de sport. Il y a eu aussi les chapiteaux par temps de grand vent. Les éclairages étaient fixés à des perches et ça se promenait un peu. Il y a eu aussi ce que j’appelais les salles Saint-Joseph, c’est-à-dire les salles paroissiales. Dans mon enfance, il y avait à Suresnes une salle qui s’appelait la salle Saint-Joseph où l’on faisait les fêtes de fin d’année des scouts et des guides, et donc, pour moi, les salles Saint-Joseph, c’est quelque chose de très particulier. Mais ce que j’ai eu de plus frappant, c’était en Suisse. Souvent, en Suisse et en Belgique, les plus jolies salles sont dans les collèges. Il y a de magnifiques salles bien équipées avec un moine qui vous fait la régie, c’est très rigolo. Une fois, en Suisse, pour aller dans les loges, il fallait descendre au sous-sol. Et là, il fallait passer des portes de cinquante centimètres d’épaisseur, et ça avait vraiment une allure bizarre. Les miroirs étaient en métal, tout ça était d’une gaité folle et en regardant de plus près, je me suis aperçue qu’on était dans un abri anti-atomique. Quand je suis arrivée sur scène, je n’étais pas dans un état d’esprit extraordinaire ! Ce que j’ai trouvé un peu difficile aussi, c’était parfois les théâtres en plein air ou alors les fêtes où l’on entend les haut-parleurs.
Je pensais également à la grandeur des salles. Vous avez fait l’Olympia, aussi. Est-ce que ça change votre rapport avec le public ?
Ça change forcément, parce que cinq cents places et deux mille ça ne fait pas le même effet. C’est en-dessous de cinq cents que ça devient différent. Il y a deux ans, j’ai fait une tournée des petits lieux, et j’ai trouvé ça très intéressant. C’était une façon de renouer avec le public proche parce que je ne l’avais pas fait depuis très longtemps et on est descendu juqu’à une centaine de spectateurs, parfois moins. Alors, d’avoir les gens là, sur les pieds, c’est sûr que ce n’est pas la même chose : un clignement de paupière, ça équivaut à un geste du bras. Mais il n’y a pas que la taille de la salle, il y a aussi sa forme, sa fréquentation, il y a aussi les gens. Moi, j’aime énormément les grandes salles. Mille places, je trouve ça merveilleux. Une salle pleine de mille personnes, c’est beau, ça renvoie une énergie extraordinaire, et on peut donner beaucoup. Je n’ai pas peur de ces dimensions-là, je n’ai pas peur de mon aptitude à capter ça. Mais en ce qui concerne le tour de chant, c’est le même. Ce Détour de chant que j’ai trimballé dans de petits lieux pendant deux ans, j’ai donné rigoureusement le même au festival de Sauve devant trois mille cinq cents personnes et en plein air. On ne remplit pas la scène en bougeant, on la remplit par la présence, par la façon d’être là. Mais si on est là en ayant l’air de dire « Excusez-moi, je ne fais que passer », on laisse la scène vide. Les Québécois qui, contrairement à ce qu’ils veulent laisser croire, emploient beaucoup de mots anglais, disent qu’on est « groundés », c’est-à-dire enracinés dans le sol. Je ne dis pas qu’il ne faut pas bouger, mais si l’on bouge, il ne faut pas que ce soit uniquement pour faire de l’air. Je pense qu’il faut avoir l’air d’être chez soi sur scène et être capable, par exemple, de laisser un silence.
Quand vous faites découvrir une nouvelle chanson au public, vous êtes attentive à sa réaction ?
J’ai tellement le trac que la réaction, je ne la connais qu’après. J’ai le trac et en même temps tellement de bonheur à la chanter que je voudrais la faire dix fois de suite. J’ai le trac avant et j’ai le trac après, alors la chanson d’avant et la chanson d’après s’en ressentent un peu. Quand c’est nouveau, ça crée une émotion, et je pense que les gens le sentent.
« Je suis le funambule et j'aborde mon fil
Je le connais par cœur et ce n'est pas facile
Je suis toujours fragile et puis la terre est basse
Je pense que mon fil se pourrait bien qu'il casse
Que j'ai peut-être peur ou bien peut-être pas
Et puis que je vous aime vous qui êtes en bas... »
(Sur un fil)
Vous pourriez changer une chanson si elle avait, sur scène, un accueil qui n’est pas égal à celui que vous attendiez ? Il peut aussi y avoir des contre-sens de la part du public. Est ce qu'il pourrait vous arriver de la réécrire ou d’y changer quelque chose ?
Si c’est flagrant... J’ai eu ça une fois. Une chanson que j’ai chantée quelques fois et qu’ensuite j’ai supprimée complètement. A tel point que je ne l’ai même plus. Il y a quelqu’un qui l’a sur une cassette. C’était au Forum des Halles, sous un chapiteau. C’est une chanson que j’avais écrite sur les programmateurs, dans laquelle je faisais parler un programmateur et qui commençait par : « Très chers auditeurs, vous êtes bien trop cons... », etc. Le refrain disait : « Heureusement que je suis là pour mieux choisir à votre place ». Elle était plutôt bien faite, mais il y avait quelque chose qui n’allait pas parce que les gens le prenaient pour eux. Ils croyaient que je les traitais de cons. Il aurait peut-être fallu qu’à l’époque je fasse un « chapeau » pour expliquer... enfin, je ne sais pas, il y avait quelque chose qui ne collait pas. Mais si j’y avait beaucoup tenu, à cette chanson-là, je crois que je l’aurais maintenue. En fait, je l’avais écrite sur un coup de colère et elle était un petit peu trop anecdotique.
En revanche, il y en a une autre, L’honneur, qui n’a pas marché du tout les premières fois où je l’ai chantée. Comme j’y tenais beaucoup, j’ai persisté. Il y a des chansons qu’on tient tout de suite, et puis il y en a d’autres qui doivent faire leur place, qui doivent venir, se roder. Je crois qu’il faut qu’une chanson fasse son trou, qu’elle vive. De même, parfois, on me demande pourquoi j’ai supprimé telle ou telle chanson. Eh bien, je l’ai supprimée parce qu’elle avait perdu ses couleurs, et il faut qu’elles reviennent. Je crois qu'on doit de temps en temps enlever des chansons, les laisser reposer, et ensuite, elles reviennent d’une autre façon. Il y en a beaucoup que j’ai chantées ces derniers temps que je n’avais pas chantées depuis quinze ou vingt ans et ça redevient un plaisir parce qu’on met dedans tout ce qui s’est passé depuis. C’est-à-dire que la chanson profite de tout ce qui s’est passé d’important. Une chanson se nourrit de la vie. Et puis il y a les nouvelles. Alors là, c’est toujours le même problème : - « Pourquoi est-ce que vous avez enlevé cette chanson ? » - « Parce que j’en ai mis une autre à la place » ... il faudrait toujours chanter les anciennes mais aussi des nouvelles... En général, c’est toujours moi qui choisis.
Pourquoi est-ce que vous avez mis si longtemps à faire un disque enregistré en public ?
Parce qu’auparavant je n’avais qu'un musicien, et qu’un enregistrement public avec simplement une guitare et une contrebasse, c’était assez pauvre.
EPM vient de sortir deux CD de compilation de vos enregistrements parus dans les années 70 sur votre label, Sylvestre. Qu’en est-il pour Philips ? On verrait bien une intégrale « 1959-1967 »...
Je n’ai aucune nouvelle de Philips. Il existe une compilation qui a au moins cinq ans et tout le reste, je suppose, est au fond de leurs caves en train de pourrir. Je n’ai rien de prévu avec eux. Quant aux disques Meys...
Un double compact est sorti il y a quelques années.
Oui, c'est une compilation que j'ai faite moi-même. Pour ce qui est de Philips, je crois que ça ne les intéresse pas. C’est un peu triste, d'autant plus qu’à une certaine époque, j’aurais pu proposer de racheter les bandes, mais maintenant, c’est trop tard. A partir de l’année prochaine, je crois que je vais réenregistrer toutes les chansons, chronologiquement, en partant du début. C'est un gros travail ! Si je veux sortir un CD par an, j’en ai pour un moment.
Vous conserverez les mêmes orchestrations ?
Je referai des orchestrations nouvelles, plus « légères » en musiciens, mais en reprenant tout et en l’interprétant comme j’en ai envie. Je regrette un peu l’aspect « historique » - pour moi, en tout cas - des premiers enregistrements qui datent de trente-cinq ans. Je trouve que c’est intéressant, encore que je n’aime pas les écouter, ça m’agace. Mais ça m’ennuie aussi de penser que toute cette part de moi-même soit perdue. Je me ferai un petit plaisir en les réenregistrant.
Avec une prédominance de guitare ?
La guitare n’est jamais vraiment prédominante, sauf quand François Rauber en met trois plus une harpe, comme il l’a fait quelquefois. Ce n’est pas une prédominance, c'est une présence et il est vrai que mes chansons ont beaucoup été faites pour être chantées avec une guitare, mais depuis trois ans, depuis que je me fais accompagner au piano après avoir complètement abandonné la guitare, je me suis aperçue qu’elles étaient bien comme ça, aussi. Ça leur donne une nouvelle vie.
Vous pourriez modifier les textes ?
Oh ! il y aura peut-être un mot par-ci par-là, une phrase... Je l’ai déjà fait dans trois chansons, je crois. J’ai changé des choses et toujours, quelqu’un est venu me voir en me disant : « Tiens, vous avez changé ça » ! Par exemple, dans Les amis d’autrefois, j’ai mis « Nous avons grandi » au lieu de « Vous avez grandi », parce que je trouvais que c’était un peu dur de m’exclure. Dans Lazare et Cécile, aussi : j’ai mis « Sous la branche d’un hêtre » au lieu de « Sur la branche d’un hêtre »... Et parfois, en réécoutant la chanson, je me dis : « Mais pourquoi je n’ai pas mis ce mot-là ?! » Il y a eu une grosse modification dans L’enfant qui pleure au fond du puits où j’ai complètement changé la fin. J’ai réécrit une fin positive au lieu du désespoir de la première version, mais si je la réenregistre, je ne sais pas laquelle je prendrai. Dans ce cas-là, c’était vraiment une intention de changer, sinon, c’est un détail de puriste, parce que je trouve un mot plus beau qu’un autre.
Les interprétations seront sans doute différentes. Ce qui est effrayant, c’est que lorsqu’on enregistre un disque, ça correspond à un moment de la chanson. Et quand on la chante une seconde fois, c’est encore différent. C’est pour ça que je n’aime pas beaucoup écouter mes disques au bout d’un certain temps, parce que ce n’est pas « ça ». Il y en a une tout particulièrement que je n’aime pas sur disque, c’est Une sorcière comme les autres parce que lorsque je l’ai enregistrée, je ne l’avais jamais chantée sur scène. C’était long et lent, puisqu’elle durait sept minutes, et ensuite, en public, elle s’est mise à vivre. Puis je l’ai chantée avec Pauline et c’est devenu quelque chose de complètement différent. Il faut le savoir et l’admettre : l'enregistrement, c'est un moment. Et en scène, c’est encore une autre sorte de moment.
On a souvent souligné que vous défendiez la condition de la femme et ses droits. N'est-ce pas une erreur de toujours coller cette image-là parce qu’il me semble que ce sont des chansons qui s’adressent avant tout aux hommes.
C’est très simple, j’ai écrit des chansons sur les femmes à une époque où ça n’existait pas beaucoup. Donc il y avait une grande quantité de femmes et de filles qui ne se retrouvaient pas dans ce qu’on leur donnait comme chansons. Je le sais d’autant plus que moi, j’ai fonctionné avec tout ce qu’écrivaient les hommes pendant des années et des années. Il se trouve que je savais en parler. Je ne peux pas dire que je n’étais pas féministe - enfin, on appelait ça féministe, alors va pour féministe -, disons que j’étais une femme consciente qui se battait pour une reconnaissance et un droit au respect. Pas mal de mes chansons ont reflété ça, bien sûr, mais il y en a qui l’ont reflété plus que d’autres. Je pense que dans tout ce que j’ai écrit, j’ai toujours défendu la dignité - des femmes puisque j’en suis une -, mais aussi des gens. Ce que j’ai fait, c’était écrire des chansons sur les gens. Quand on me disait : « Vous écrivez des chansons pour les femmes, alors évidemment, il n’y a que les femmes qui vous écoutent », je répondais ce que je vais vous répondre maintenant : c’est qu’il me semblait - et il me semble toujours - que de parler des femmes, ça devrait drôlement intéresser les hommes parce qu’assez souvent, ils n’y comprennent pas grand-chose et donc, c’était peut-être une façon de parler de quelque chose qui les préoccupait. Je me souviens qu’une jeune-fille est venue me dire : « Tu comprends, c’est pas facile ! Va expliquer ce que tu es à un mec ! Alors tu le prends, tu l’amènes, il écoute Une sorcière comme les autres et là, il a compris quelque chose ! »
Bien sûr, tout est réducteur, mais je crois que j’ai écrit des chansons sur les gens, surtout. Il se trouve que je suis une femme, donc je connais mon sujet. Il y a une chose qui m’a toujours agacée, c’est les hommes qui écrivent au nom des femmes. Qu’ils écrivent sur les femmes, qu’ils écrivent pour les femmes, d’accord, mais en leur nom... Toutes ces interprètes qui chantent des chansons écrites par des hommes, ce n’est pas toujours très juste. Par exemple, Non, tu n’as pas de nom, je ne pense pas qu’un homme aurait pu l’écrire. Très souvent, j’ai écrit des chansons pour que les gens ne se sentent pas seuls, pour qu’ils se disent : « Ah bon, je n’étais pas seul à penser ça ou pas seul à être comme ça ! ». Je n’allais pas me retenir sous prétexte qu’on allait me coller une étiquette.
Dans beaucoup de chansons, vous utilisez l’anecdote, les faits divers, avec, comme leçon essentielle, la nécessité d’écouter les autres et de les comprendre. Je pense à des chansons comme Lazare et Cécile ou Rose.
Dans le cas de Rose, c’est vraiment un fait divers, mais ce n’était pas seulement le fait divers qui m’avait fait réagir, c’était la façon dont il était relaté. C’était un petit article dans un journal qui parlait de cette infanticide qui avait seize ans et qui ironisait sur la pauvre fille en disant : « Alors voilà, elle a dit qu’elle ne l’aimait pas. Elle ne l’aimait pas ! », comme si l’instinct maternel était absolument obligatoire, inné, etc. Cette gamine de seize ans qui s’était fait coller un moutard, elle n’avait pas eu l’instinct maternel, elle n’avait pas su comment faire. J’avais été scandalisée par cette espèce de suffisance du journaliste du haut de son stylo ! Le désarroi, ça existe !
Sinon, l’anecdote, c’est ce qui arrive aux gens. Pour Clémence en vacances, j’avais entendu parler d’une vieille femme qui ne faisait plus rien. Et les gens disaient : « Mais elle ne fait plus rien ! Elle ne fait plus rien ! ». Je trouvais ça merveilleux, moi, elle ne voulait plus rien faire ! Alors que les gens qui racontaient ça trouvaient que c’était vraiment honteux. Ce sont des petites histoires, les histoires des gens.
« Clémence est devenue folle
Paraît qu'elle ne fait plus rien
Mais selon l'apothicaire
Dans l'histoire le plus fort
N'est pas qu'elle ne veuille rien faire
Mais n'en ait aucun remords... »
(Clémence)
Dans votre œuvre, il y a deux chansons qui résument un peu toutes les autres, et toutes vos préoccupations : Lazare et Cécile et Mon mari est parti.
J’ajouterais Porteuse d’eau. C’était des chansons qui annonçaient, alors, parce que ce sont toutes des anciennes. Je trace des lignes en partant de certaines chansons anciennes, qui repassent dans d’autres... Il y a des lignées, comme ça. Mais c’est vrai qu’il y en a qui annoncent les autres. Lazare et Cécile, ça résume quoi ? Toutes les chansons d’amour ?
L’incompréhension, aussi...
Oui, le conformisme et l’intolérance. Il y en a une un peu avant Lazare et Cécile qui est Madame ma voisine. Je pense la reprendre, d’ailleurs, celle-là.
Il y a aussi une « ligne » de chansons sociales, de critique de la société comme Un mur pour pleurer ou Pas difficile.
Oui, je rajouterais Les gens qui doutent, aussi. Vous savez, une vie, c’est fait de tellement de choses, et moi, je fais chansons avec tout.
Ce qui donne beaucoup de force à ce que vous dites, c’est la dignité des constats que vous faites. Il n’y a pas de pleurnicheries.
Je suis assez pudique. En ce qui me concerne, je trouve qu’un ton retenu me permet de mieux évoquer ce que je ressens. On peut aussi s’indigner et crier. Je l’ai fait aussi dans Un bateau mais demain et Coïncidences.
Oui, il y a des chansons de colère, aussi.
C’est vrai, mais quelquefois, on est au-delà de la colère. Je crois que Pas difficile, dans son espèce de dénuement, rapporte mieux le propos.
Elle est toujours d’actualité, cette chanson.
Malheureusement ! Tout comme Non tu n’as pas de nom qui est, aussi, une chanson complètement intérieure.
« Quiconque se mettra entre
Mon existence et mon ventre
N'aura que mépris ou haine
Me mettra au rang des chiennes
C'est une bataille lasse
Qui me laissera des traces
Mais de traces je suis faite
Et de coups et de defaites... »
(Non tu n'as pas de nom)
Mon mari est parti est une chanson qui évoquait la guerre d’Algérie. Est-ce qu’elle passait à la radio à cette époque ?
Elle a été perçue comme une chanson qui parlait de la guerre d’Algérie, mais pour moi, c’était une chanson qui parlait de la guerre, de toutes les guerres. C’est une chanson qui a beaucoup été écoutée, qui est beaucoup passée sur les ondes.
Elle n’a jamais été censurée ?
Non. Malheureusement, je n’ai jamais eu de censures avouées, sinon, j’en aurais profité. Ça m'aurait fait de la publicité !! J’ai été seulement « déconseillée ».
A propos de la forme, vous avez traité de façon humoristique et grave des mêmes thèmes. Je pense par exemple à Une sorcière comme les autres, et La faute à Eve. Est-ce que l’humour est un moyen de faire passer le message d’une façon légère, un peu plus facile pour le public ?
L’humour permet de faire passer des choses horribles, des choses qu’on ne pourrait pas dire autrement, graves ou pas. Je pense à Petit bonhomme, par exemple, si j’avais dit la même chose sérieusement, je me serais fait lyncher ! De toute façon, il faut des chansons d’humour, et là, je parle sur un plan fonctionnel. Dans un tour de chant, il faut de tout, et il faut des chansons qui fassent rire les gens pour les faire exploser un petit peu. Il y en a aussi qui ne sont pas thématiques mais qui sont efficaces comme La lettre ouverte à Elise. Qui n’a pas son pianiste du dimanche ? L’humour est essentiel, mais on ne peut pas traiter tout de cette façon là. Dans mes prochaines chansons, j’en ai deux qui sont rigoureusement sur le même thème, une qui est grave et l’autre qui est humoristique et j’ai l’intention de les chanter l’une derrière l’autre.
Est-ce qu’il n’y a pas une certaine injustice lorsque le public retient davantage les chansons drôles ?
Je ne suis pas sûre que le public retienne davantage les chansons drôles. Quand j’ai fait mes débuts, avec ma guitare et ma jupe plissée, à la Colombe, j’avais déjà plusieurs styles de chansons, et quand les gens appréciaient manifestement les chansons drôles, je me sentais insultée, je leur en voulais terriblement : « Ah bon ! les autres ne vous plaisent pas ! », etc. J’ai mis plusieurs années à reconnaître que les chansons d’humour étaient non seulement nécessaires, mais aussi très bénéfiques, les gens en avaient besoin et en plus ce n’est pas parce qu’elles faisaient rire qu’elles n’avaient pas de contenu.
Pendant très longtemps, et encore maintenant, il y a des gens qui viennent me voir sur scène et qui me disent en sortant : « Mais vous m’avez fait rire ! ». Dans leur esprit, ils viennent écouter quelqu’un qui chante de la poésie, donc ça va être emmerdant, ou en tout cas sérieux. Alors souvent, dans le tour de chant, après les trois premières chansons, la quatrième fait rire. Ça les frappe, mais ça n’empêche pas que souvent, aussi, ce sont généralement les chansons graves qui leur restent. Dans les dernières années, j’ai fait des trucs plus fracassants quant à l’humour. Une chanson comme Les blondes ou La faute à Eve, il y a une chute par couplet, ce n’est pas mal.
Est-ce que vous pourriez nous parler de cette chanson un peu particulière qu'est Mousse ? Comment elle est née ?
Elle est venue avec le mot... je ne sais pas. Peut-être qu’au départ c’était une gageure, un mot par ligne, un mot par phrase.
Peut-être que vous ne la ressentez pas comme une chanson spécialement à part ?
Si, mais elle fait partie de celles qui sont venues toutes seules. Lazare et Cécile aussi. Il y a des chansons dont on a parfois l’impression qu’elles viennent sous la dictée. Lazare et Cécile, je ne l’ai pas particulièrement voulue, elle est venue comme ça.
Généralement, vos chansons mettent du temps à venir ? Comment travaillez-vous ?
Je les re-travaille beaucoup. Je les écris lentement, ou quelquefois très vite, mais en général, j’en mets une dizaine en route qui avancent petitement, ligne après ligne ou couplet après couplet. Il faut que je me force. Ce qu’il y a de bien, avec les chansons, c’est que ça reste dans la tête, ce n’est pas très grand ni très long, et en faisant autre chose, en marchant, en conduisant, en peignant un plafond, tout d’un coup, ça vient... un mot ou une phrase. Quelquefois ça vient comme ça, quelquefois, c’est parce que j’ai envie de parler de quelque chose de précis. Mais comment ? D’où viendra l’éclairage ? Est-ce que je vais prendre un personnage ou non ? Est-ce que c’est moi qui vais parler ou bien quelqu’un d’autre ? En fait, ce sont les mots qui amènent les idées, pas le contraire.
On parle souvent de vos qualités d'auteur et on oublie un peu la musique, alors que dans vos chansons, elle est très importante.
Je pense que je suis une mélodiste. Mes musiques sont toujours appropriées à ce que je dis. De plus, je ne crois pas me répéter. Mais peut-être qu’on s’en aperçoit mieux, maintenant que je suis accompagnée différemment. Mon pianiste, Philippe Davenet, trouve justement que c’est très varié, mais bien sûr, la guitare aplatissait pas mal les choses, du fait que je ne jouais pas très bien. D’ailleurs, je me méfie, je ne compose pas mes musiques à la guitare, je les compose dans la tête, et ensuite, je les retrouve sur la guitare. La guitare réduit les choses, comme je n’ai pas beaucoup de possibilités d’accords. La musique vient en même temps que j’écris, mais je dois peut-être la préciser plus après, c’est-à-dire que j’écris le texte et la musique avec un rythme dans la tête, et ensuite je cherche un peu plus. Je travaille mes mélodies, je ne fais pas juste le tout-venant, comme ça. Mais pour moi, c’est un peu plus mystérieux, parce qu’autant je sais que je maîtrise les mots, l’écriture, autant la musique... Enfin, j’ai quelques règles parce que j’ai fait quelque dix ans de piano.
Classique ou jazz ?
J’adore le jazz, je n’ai écouté que ça pendant toute mon adolescence et j’en écoute encore énormément, mais je suis incapable d’en jouer. Ce n’est pas ma musique, ça.
Justement, chez vous, la musique est très importante parce qu’elle participe à ce que l’on pourrait appeler la rêverie. Je pense à Mousse, à La femme du vent où les mélodies sont extrêmement importantes.
Oui, c’est l’autre dimension, et c’est aussi la porte ouverte au chant. Il faut que la voix s’y retrouve, qu’elle puisse faire ce qu’elle est capable de faire ou plus, d’ailleurs. Je m’écris souvent des choses difficiles à chanter. Je les écris d’abord et ensuite il faut les chanter, alors je les chante. Mais il peut arriver qu’au moment de les chanter, je change quelque chose dans le texte si ça ne tombe pas bien sur la musique. Il faut que les mots tombent en bonne place sur les accents, il ne faut pas que ça soit bancal.
« Maman le vent m'aime si fort
Que je dois ouvrir les fenêtres
Il ne veut plus coucher dehors
Et je crois qu'un enfant va naître
Fille je m'en irai avant
D'être la grand-mère du vent... »
(La femme du vent)
Dans la fameuse émission d'Apostrophes où vous étiez invitée, qu’avez-vous pensé de la polémique entre Gainsbourg et Béart sur le thème : « la chanson est-elle un art mineur ? » ?
Je m’en fiche. Ça n’a aucune importance, art mineur ou pas art mineur ! C’est vrai que la chanson n’est pas considérée comme la littérature ou comme la peinture. Quand on me demande : « Que faites-vous en ce moment ? », je réponds : « J’écris » et on me dit : « Ah bon, vous faites un livre ? ». Quand on écrit des chansons, on n’est pas écrivain. La chanson, c’est un art populaire, ce n’est pas un art mineur, ce n’est pas un Art avec un grand A. La chanson, c’est le truc des gens, c’est le truc de la vie courante. Vous me demandiez tout à l’heure si je chantais, mais oui, je chantonne toujours, et c’est naturel. J’ai une petite fille qui a quatre ans et demi, j’ai passé une semaine avec elle, elle chante sans arrêt. Elle connaît tout son répertoire Sylvestre, elle invente des chansons, et elle chante tout le temps. Eh bien, ce chant des gens, on le casse parce que maintenant, il y a de la musique partout, ou plutôt du bruit. On ne peut pas avoir sa musique dans sa tête, on est court-circuité de partout. Et par quoi ?
Et parfois, on se surprend même à avoir des airs dans la tête qu’on n’a pas voulus.
Mais oui, absolument ! On sait par cœur des trucs qu’on n’a pas eu envie de savoir. La chanson ça fait partie de la vie.
C’est pour ça qu’on la censure.
Oui, parce que c’est tellement dangereux !
C’est ce que vous disiez tout à l’heure, c’est petit, ça tient dans la tête. C’est la libre circulation des idées par le bouche à oreille.
On en revient à ce que je disais sur la platitude de ce que l’on entend et de ce que certaines gens s’imaginent être des chansons. Enfin bon sang, A la claire fontaine, c’est quand même quelque chose ! Qu’est-ce que j’aurais voulu l’écrire, celle-ci !
Pourquoi avez-vous choisi tous ces prénoms un petit peu désuets dans vos chansons ?
Il y a des prénoms désuets ?
Disons un peu pittoresques.
Si j’avais chanté « Raymonde, Raymonde a pris des vacances », je ne sais pas si ça aurait été aussi joli.
Non, pas pour Clémence, mais Eléonore, par exemple.
Moi, j’ai choisi des prénoms que j’aime. Je ne sais pas si j’aurais pu faire la même chanson avec un autre prénom qu’Eléonore, et la chanson est venue sur le prénom d’Eléonore. J’ai connu plusieurs Eléonore, depuis. C’est toujours pareil, un prénom, ça contient une histoire. Il y a Benoîte, aussi. Benoîte, c’est à cause de la signification. Si ça n’avait pas été Benoîte, la chanson n’existait pas.
Il y a Philomène, aussi.
Philomène, c’est parce que c’était une sorcière. J’ai toujours adoré les prénoms, comme les enfants qui demandent : « Comment tu t’appelles ? ». Je ne sais pas si je vous l’ai dit, mais j’ai une deuxième école maternelle à mon nom ! Une en Bretagne et une en Normandie, et il y aura bientôt en Bourgogne une crêche qui s’appellera Boutchoko. C’est le titre d'une de mes chansons dans les Fabulettes à manger.
Est-ce que vous avez fini par identifier celui qui vous avait appelée « Brassens en jupons » ?
Non. Mais « Duchesse en sabots », c’était Robert Beauvais. « Brassens en jupons », c’est tout le monde.
« Duchesse en sabots », c’était plutôt joli !
Oui, c’est vrai, mais ça m’a suivie...! J’ai même écrit, pour charger un peu Mes sabots de bois , et tout le monde l’a prise au sérieux. Je n’avais pas frappé assez fort. « Brassens en jupons », au départ, je me suis efforcée de le prendre comme un compliment alors que ça n’en était pas un, parce que le « en jupons », c’est toujours réducteur. Ça veut dire : « Elle n’écrit pas mal pour une femme, dans le genre de Brassens ». Je veux bien que ça dure quelques années parce que les gens ont besoin de références, d’étiquettes et de tiroirs pour ranger tout le monde, mais quand trente-cinq ans plus tard - car ça arrive encore - on parle de moi comme la « Brassens en jupons »...! Il me semble que j’ai gagné le droit d’être moi-même. C’est vrai que Brassens a quelques années de plus que moi, mais je pense que, sans déployer un orgueil démesuré, ce que j’écris est aussi important. J’admire beaucoup Brassens, mais pour moi, ce n’est pas un maître, c’est un contemporain. Il a été très gentil, il m’a écoutée et il a écrit au dos d’une de mes pochettes : « On s’aperçoit qu’avant sa venue, il nous manquait quelque chose, et quelque chose d’important ». Merci, Georges, et puis c’est tout ! J’aurais voulu qu’on me foute la paix avec ça et qu’on veuille bien reconnaître que j’existe et que j’ai peut-être aussi montré un chemin. Mais en tout cas, à mes débuts, je me suis efforcée de me débarrasser de tout ce qui pouvait être une influence de qui que ce soit, parce que je n’avais pas envie de ressembler à quelqu’un, j’avais envie d’être moi.
Il y a eu quelqu’un qui ne m’a pas influencée mais qui a eu une importance pour moi, c’était Nicole Louvier. En entendant Nicole Louvier, à une époque où je commençais à grattouiller ma guitare en écrivant quelques chansons, je me suis dit : « Ah bon, ça existe ! Une fille qui a mon âge, qui écrit des chansons et qui va les chanter devant des gens ». Et c’est là que je me suis décidée. Je ne connaissais rien à tout ça, je ne savais pas qu’on pouvait passer des auditions, je ne savais pas qu’on pouvait se faire accompagner... je ne connaissais rien. J’avais entendu Brassens à la radio, mais Brassens, c’était un monsieur moustachu qui chantait Le gorille, et je ne me sentais aucun point commun avec lui. Nicole Louvier, c’était déjà quelque chose de proche de moi, et c’est peut-être son existence qui m’a donné l’envie de franchir le pas et d’aller montrer à quelqu’un ce que j’avais écrit.
Dans le genre étiquette, il y a eu aussi le genre folklore, campagne, sabots, etc. Tout le monde a cru que je vivais au fin fond de la campagne alors que je n’aime que la ville. Je m’ennuie, à la campagne. C’est vrai que c’est plus joli de parler d’un saule que d’un réverbère, mais on peut parler aussi de Paris de façon remarquable. Francis Lemarque, dont je me suis aperçue un jour que je connaissais toutes les chansons par cœur, c’est merveilleux ! Dans mon écriture je ne parle pas de la nature, mais d’une nature imaginaire. Ma campagne est un décor. On a dit aussi que c’était médiéval.
C’est à cause des Cathédrales ?
Mais oui, ces maudites Cathédrales ! J’ai écrit cette chanson à mes débuts parce qu’il est vrai que j’ai beaucoup aimé le moyen-âge, dans mon adolescence, les cours d’histoire avec les châteaux, etc. Chez les gens qui écrivent des chansons, on s’aperçoit au début qu’il y a quelques thèmes qui reviennent tout le temps. Alors voyant que j’allais coller du moyen-âge partout, je me suis dit : « Non, ma fille, tu ne mets ça que dans une seule chanson ! », et j’ai écrit Les Cathédrales en mettant pratiquement tout mon moyen-âge dedans.
Une très belle chanson. C'est aussi un hommage aux artistes : « Sans le chant des troubadours / N'aurions point de cathédrales ».
Oui, c'est la justification du rôle de l'artiste. Pour la chanter sur scène, il faudrait un orgue. Alors pas d’orgue, pas de Cathédrales ! Et puis il y a des chansons - comme celle-là -, qui ne sont pas des chansons de scène. T’en souviens-tu la Seine, je l’aime bien et je l’ai chantée récemment à une émission de Sevran parce qu’il me l'a demandé, mais cette chanson, je m’ennuie si je la chante sur scène. Pourquoi ? Je n’en sais rien ! Il faudrait que je fasse quelque chose d’autre. Je ne sais pas pourquoi, mais il y en a qui sont lourdes à porter sur une scène.
« T'en souviens-tu la Seine
T'en souviens-tu comme ça me revient
Me revient la rengaine
De quand on avait rien
De quand on avait pour tous bagages
Tes deux quais pour m'y promener
Tes deux quais pour y mieux rêver... »
(T'en souviens-tu la Seine)
Les gens qui doutent, vous avez l’intention de la garder ?
Non, justement, j’avais l’intention de la mettre au placard.
Certaines chansons vous pèsent ?
Non, mais il faut aussi qu’elles aillent avec les autres. On n’a pas beaucoup parlé de la manière dont on faisait un spectacle; il y a une chose qui est très importante, c’est la manière d’articuler les chansons. Quand j’ai bâti Détour de chant, je crois que c’était parfaitement fait, et à partir du moment où j’ai déplacé une chanson pour en mettre une nouvelle, tout d’un coup, ça ne tenait plus aussi bien. Je crois qu’on ne peut pas changer impunément. Il y a des chansons qui vont à telle place, et ça, on s’en rend compte après le premier soir. Il y a les thèmes et les musiques, qui entrent en ligne de compte, mais il y a aussi l’énergie qui est propre à chaque chanson. Il doit y avoir des ruptures, mais si l’on se trompe d’endroit pour faire cette rupture, ça peut ne plus fonctionner. Il y a un moment, dans un tour de chant, surtout s’il est long, où il faut choisir de laisser les gens s’évader un peu. On peut permettre un moment de flottement à condition de savoir que juste après, on va les reprendre avec quelque chose. Laisser la courbe descendre, à condition que ça soit voulu. Si c’est involontaire, c’est que quelque chose n’a pas fonctionné ou qu’une chanson n’est pas à sa place.
Pour qu’on m’apprivoise au début, et La faute à Eve à la fin, vous l’avez trouvé tout de suite ?
Pour qu’on m’apprivoise a toujours été une chanson d’entrée. C’est un petit clin d’œil que je faisais à ma jeunesse. C’est très difficile, une chanson de début, et très souvent, elle a été écrite exprès. La chanson d’entrée, c’est à la fois un bonjour et une approche des gens. Et en même temps, il ne faut pas qu’elle soit très importante, parce qu’on sait que les gens regardent comment on est, ce qu’on a de changé, etc. Mais il faut quand même leur dire des choses et il faut aussi que cette chanson-là permette au chanteur de se mettre en place. Pour qu’on m’apprivoise, avec un bouquet de fleurs, c’était une arrivée dans le charme. Mais j’ai fait d’autres arrivées plus périlleuses, comme par exemple avec Sur un fil qui est une chanson dont je chante la première moitié a cappella. Alors il fallait arriver pile sur la note, parce qu’à la fin du premier couplet, la contrebasse reprenait. Dans une salle que l’on connaît, ça va encore, mais autrement, on peut se retrouver n’importe où par rapport à la note. Je me suis plantée une ou deux fois, et ensuite, j’ai arrêté. A l’Eldorado, j’arrivais avec Trop tard pour être une star, et je partais avec la même. C’était très drôle.
« Je voulais la lune
Gardez-la
Quant à la fortune
Ça ira
Si ma cave est pleine
Si mes amis viennent
Et si penser j'ose
Avoir servi à quelque chose
Ça va ça va ça va... »
(Me v'là)
Et Me v’là ? Vous l’avez chantée en entrée ?
Ah oui, bien sûr ! Aux Capucines, à une époque ou j’avais décidé de revenir.
Cette chanson était perçue comme le retour d’Anne Sylvestre. En plus, vous y régliez un peu vos comptes.
Oui, et comment ! Ce n’est pas toujours facile d’entrer avec la fragilité, mais entrer avec la cravache, ce n’est pas facile non plus !
Qu’est-ce que vous pensez de ce que l’on appelle la crise de la chanson française ?
Ça fait un moment qu’elle dure. Il me semble que j’ai toujours entendu parler de ça. Ça fait au moins vingt ans qu’on en parle. Je crois que je n’en pense rien.
Et les jeunes chanteurs ?
Je les plains bien, les jeunes chanteurs ! Enfin, peut-être que nous aussi, on était à plaindre. Mais quand même, on avait un public qui venait, qui se déplaçait pour écouter des débutants, alors que maintenant, les gens sont devant leur télévision, et puis voilà.
Il me semble que les jeunes chanteurs ne se connaissent pas, ils ne se rencontrent pas.
C’est-à-dire que nous, on se rencontrait dans les cabarets.
Tout de même, on vous entendait à la radio, Boby Lapointe, Jacques Debronckart, et d'autres, aussi. On les connaissait parce qu’on les entendait. Maintenant, si on veut écouter des chanteurs qui nous intéressent, il faut se déplacer.
Oui, c’est vrai, mais je crois qu’il y a maintenant une dichotomie absolument totale entre une certaine forme de production qui est complètement fabriquée et des gens qui continuent à survivre. C’est ça que je trouve admirable. Il y a encore des gens qui chantent et d’autres qui vont les écouter. Il y a du public mais il a bien du mérite et bien de l’imagination pour arriver à se tenir au courant !
Quand on parle aux gens d'Anne Sylvestre, même s’ils ne vous entendent pas beaucoup, ils vous connaissent, alors que si on leur parle de Véronique Pestel ou d’Allain Leprest, ils vous regardent avec des yeux ronds, ils ne savent pas qui ils sont.
Ceci dit, pour mes trente-cinq ans de chansons, il y a des gens qui viennent me dire : « J’ai élevé mes enfants avec vos Fabulettes » et qui ignorent complètement mon autre répertoire. A peu près toutes les semaines, il m’arrive aussi de rencontrer des gens qui me disent : « On ne vous entend plus, comment ça se fait ? », ou « J’ai tellement aimé vos chansons, vous faisiez de si belles chansons ! ». Je leur dis : « Mais j’en fais toujours. Vous m’avez aimée, alors continuez ! Vous avez mes disques, mais lesquels ? » En général, ils ont vingt ans, leurs disques ! Quand les gens me disent : « Pourquoi vous ne chantez plus ? », je leur réponds : « Je chante, mais pas devant votre fenêtre. Vous pouvez bouger, vous aussi ». Quand on me demande : « Pourquoi est-ce que vous ne passez plus à la télé ? », j’ai envie de leur répondre : « Plaignez-vous, c’est de votre faute ! » C’est vrai que c’est un petit peu de leur faute.
Le public est passif, mais on ne lui donne pas le choix. Encore pire : on ne lui laisse pas penser qu’il peut avoir le choix.
Les gens ne savent pas qu’ils ont le choix. Ce qui me rend enragée, c’est de savoir qu'il y a tout un public potentiel qui apprécierait s’il avait la chance de connaître.
C’est peut-être parce qu’on n'a pas envie qu’il sache. Je pense que la chanson est un art subversif, et que ce n’est pas dans l’intérêt d’un pouvoir, quel qu’il soit, de laisser des gens subversifs s’exprimer. Quand on parle de la crise de la chanson française, j’ai l’impression que c’est quelque chose de voulu. Ce n’est pas l’effet du hasard. Les gens qui dirigent les chaînes de télé savent très bien ce qu’ils doivent diffuser ou pas.
Oui, bien sûr, ils savent très bien ceux qu’ils vont pouvoir manipuler et les autres. Moi, j’ai toujours été assez irrécupérable, ce qui veut dire qu’on ne peut pas me faire faire ce que je ne veux pas. Mais au bout d’un certain temps, on me met de côté. Sans cette liberté d’accès, c’est difficile d’aller voir des spectacles confidentiels. Je trouve que cette occultation de la part des médias de toute une catégorie d’artistes est une atteinte à la liberté du travail, parce que ça fait partie de notre travail de nous faire connaître. Si on ne passe pas dans les médias, ça veut dire qu’on ne vend pas de disques, qu'on ne fait pas de spectacles. Il y a quand même pas mal d’artistes au chômage qui ne le seraient pas. Une grande partie du chômage des artistes est liée à cela. Et puis ensuite, on va traîner les intermittents dans la boue. S’ils sont intermittents, c’est parce qu’ils n’ont pas accès à leur travail, les musiciens non plus, les techniciens non plus. Et les salles ferment, etc.
On en arrive à plaindre les jeunes de quinze ou vingt ans qui n’ont plus que Bercy ou le Zénith...
Pourtant, quand je fais des spectacles,il y a beaucoup de jeunes qui viennent m’écouter. Vraiment, je me demande comment ils ont fait ! Evidemment, il y en a un ou une qui me dit : « Dans ma classe, personne ne vous connaît ». Dans mon cas, je crois qu’il y a beaucoup de jeunes qui viennent parce que leurs parents m’écoutaient et ils ne sont pas systématiquement opposés à cela. Et aussi, il y a une chose qui me ravit, c’est qu’il y a tous les anciens « petits fabulettes » qui maintenant ont entre vingt et trente ans.
Quelles sont vos chansons dont vous voudriez qu’on se souvienne ?
Lazare et Cécile... et puis je ne sais pas.
« On dit que Lazare et Cécile
Se sont enfuis cette nuit
Il y a bien des imbéciles
Pour en sourire aujourd'hui
Pourtant jusqu'au bout des saules
Ils se sont tenu la main
Puis épaule contre épaule
Ils ont suivi leur chemin... »
(Lazare et Cécile)
Propos recueillis à Paris le 5 janvier 1993
par Medhi Ahoudig, Raoul Bellaïche,
Colette Fillon, Laurent Luneau.
dimanche 10 janvier 2010
Entretien avec Anne Sylvestre (1993)
Paru en 1993,
dans le n° 11 (épuisé)