Interview de Jean-Claude Vannier

 

Vos premiers arrangements, ça a été qui ?

Je crois que c’est Alice Dona. J’étais encore technicien du son chez Pathé Marconi et j’avais l’ambition d’être musicien sans trop savoir comment faire. Elle était assez connue comme chanteuse. J’ai fait une première séance avec elle.


Votre grand succès, ça a été Melody Nelson avec Gainsbourg ?

Vous savez, le temps a passé, on ne se rend plus bien compte du contexte. Mais si on remet les choses dans le « contexte historique », je peux vous dire que quand Melody Nelson est sorti, ça n’a eu exactement aucun impact sur personne : ni auprès des gens du métier, ni auprès du public. Serge et moi, d’ailleurs, on a été très déçus parce qu’on s’était partagé la composition, on avait quand même gambergé cet album d’une manière un peu méticuleuse. Et on s’est aperçus, la première année, que ça a été un flop retentissant. L’album est devenu connu par la suite, il a fait sa vie tout seul. Maintenant, on en parle comme de quelque chose qui s’est imposé d’emblée. C’est faux, il traînait dans les bacs et avait été pressé à très peu d’exemplaires et il ne se vendait pas du tout.


Vos débuts en tant que chanteur ?

C’est au moment où j’ai écrit Super nana pour Jonasz. Comme j’ai vu que cette chanson m’avait un peu donné confiance sur le fait que j’écris des paroles et des musiques construites, j’en ai fait une dizaine et j’ai enregistré à ce moment-là mon premier album où j’ai remis Super nana. C’était quand même une chanson de référence. Elle a eu la même histoire que Melody Nelson : au départ, elle n’a pas marché du tout. Il n’y a eu aucun effort de la maison de disque sur cette chanson, ils l’avaient mise au centre disque, là où ça sonne le moins bien, là où le sillon est le plus courbé... C’était une chanson sacrifiée et finalement, elle est devenue, d’après Jonasz lui-même, sa chanson fétiche.


Quel est pour vous la fonction d’un arrangement ?

Aujourd’hui, je pense que la fonction d’un arrangement est d’être inutile. Je pense sérieusement qu’un accompagnement de piano suffit. J’ai vu Maurane à la Cigale, accompagnée par deux musiciens, et je peux vous dire que c’est parfait. L’arrangement, j’y crois pas beaucoup. C’est une perversion introduite dans le showbiz parce que, malheureusement, les compositeurs instinctifs, ce sont des gens qui n’arrivent pas à aller au bout de leur propos et écrire l’orchestre. Un compositeur « normal » ne fait pas de différence entre l’arrangement et la mélodie. N’importe quel musicien est capable de s’accompagner lui-même. Et pour ce qui est de la couleur de l’orchestre, je trouve ça très rigolo, ça peut apporter quelque chose, mais on en a tellement abusé que je trouve ça un peu inutile.


D’où le retour au piano-voix...

Il n’y a pas de retour, j’adore l’orchestre, je suis prêt à en faire quand on veut mais je remarque que la flèche du temps et l’économie du métier ne vont pas dans ce sens-là. Donc, le dernier refuge des orchestres, et là, on s’amuse vraiment, c’est finalement la musique de films. Sinon, moi, j’aime la chanson. Et la chanson au piano-voix, moi, ça me suffit largement. Si, dans un piano-bar, j’entends une fille qui chante une chanson d’amour accompagnée par un pianiste, si c’est bien fait, c’est magnifique, je n’ai pas besoin d’un orchestre autour.


Vous avez fait un disque entier en piano-voix.

Oui, j’ai fait toutes sortes de formations. Le piano-voix, c’est pas nouveau, le clavier et la voix, ça remonte au... Moyen-Âge. Ce qui est saisissant dans la chanson, ce qui est source d’émotion, c’est la voix et ce qu’elle raconte. Il y a trois choses : les paroles, la musique et la voix de la personne. Après, le reste n’est qu’habillage.


Vous travaillez quand vous concevez des arrangements ?

Oui, une fois qu’on a l’idée, qu’on a tout dans la tête, écrire, ce n’est jamais que de la mécanique. On sait ou on ne sait pas écrire de la musique. Écrire de la musique, c’est comme écrire une lettre. Ça peut paraître extraordinaire pour des gens qui n’écrivent pas la musique, parce que c’est quand même comme un code secret, je dirais. Pourtant, c’est aussi simple que lire et écrire. Simplement, on ne l’apprend pas à l’école. Donc, une fois qu’on a la bonne idée, ça va, on écrit.


Qu’est-ce que vous pensez des arrangements actuels ?

Très franchement, je n’écoute pas beaucoup de chansons, j’écoute surtout de l’opéra, de la musique contemporaine et des  musiques ethniques dites classiques. Il y a des truc très biens mais je remarque simplement que tout est beaucoup basé sur la rythmique et sur les synthés. Mais vous savez, c’est comme quand on découvre quelque chose... Les producteurs ont cru que le synthé était économiquement plus rentable parce que ça faisait des économies de musiciens – ce qui est faux, parce qu’on passe quatre fois plus de temps, et finalement, ça coûte sinon plus cher, au moins aussi cher. Et puis, c’est comme la télé couleur... Quand j’étais môme, j’ai fait, en tant que chef d’orchestre, la première émission de télé couleur. Ils en avaient foutu partout, de la couleur : du rouge, du bleu, de l’orange, du jaune... Ils se sont calmés, ils feront pareil pour ce qui est du synthé. Une nouveauté, c’est toujours pareil, on en abuse. Le synthé, je trouve ça très bien, mais je crois qu’il faut l’intégrer à l’orchestre. Quand on ouvre la radio aujourd’hui – ce que je ne fais d’ailleurs pas –, on n’entend que du synthé.


Vos projets ?

Les projets, tout le monde en a, et j’en ai énormément. Le problème, c’est de savoir celui qui va marcher. J’ai des projets de chansons, de films, j’aimerais bien écrire un truc d’une heure et demie sur scène, je ne sais pas comment ça s’appelle, une féerie, une comédie musicale, ce n’est rien de tout ça. Je sais ce que ça n’est pas mais je ne sais pas encore très bien ce que c’est ! C’est un spectacle musical, très dramatique dans le sens de la mise en scène, de l’action. La musique, je l’entends chantée par des voix de cultures très différentes. Chanteurs nuls, dans mon genre, avec des voix pas travaillées, des chanteuses lyriques, des chanteurs de variétés. Je vois ça un peu comme ça : comme un espèce de mélange de cultures. Et dans la musique, pareil : ça irait du tango au rock, en passant par le classique et l’ethnique pour typer les caractères. Ça me plairait bien de faire ça. Ceci dit, je n’en ai pas encore l’ouverture (?), mais c’est un truc qui se fera.


Propos recueillis par Raoul Bellaïche,

à Paris, le 7 décembre 1994.


• Interview inédite.