« La ficelle qui me relie à la rue de Lappe n’a jamais été coupée… »


Jusqu’à la fin de sa vie, Francis Lemarque est régulièrement retourné sur les lieux de son enfance, ce quartier de la Bastille où il s’est éveillé à la musique populaire. « Les soirs d’été, raconte-t-il dans son livre de souvenirs (J’ai la mémoire qui chante, Presses de la Cité, 1992), la place de la Bastille se transformait en un vaste auditorium de plein air. La musique coulait à flots. » Orchestres de brasseries, bals musette, musiciens de terrasses de café, le Parisien d’alors est, au sens propre du terme, environné de musique vivante… Fauché, le jeune Francis (il s’appelle encore Nathan) passe ses soirées, au milieu des badauds, à s’imprégner de cette culture populaire qu’il ne reniera jamais. Plus tard, il fera ce constat : « La vie de la rue d’alors valait bien la télévision de nos jours ».


« Les Jul’s portaient des casquettes

Sur leurs cheveux gominés

Avec de bell’s rouflaquettes

Qui descendaient jusqu’au nez… »

(Rue de Lappe)


À l’âge de onze ans, pour subvenir aux besoins de la famille, Francis travaille dans une fonderie. Mais très vite, il se crée une seconde vie parallèle, artistique celle-là. Au début des années 30 à Paris, la vie culturelle est en pleine effervescence. Sous l’influence des idées de gauche, la culture doit « descendre dans la rue ». Dans chaque quartier, les troupes d’amateurs se forment, créant des « foyers de culture ». Le groupe « Octobre » cher à Prévert a fait des émules : Francis et son frère Maurice feront partie du groupe « Mars » et, influencés par Gilles et Julien, célèbres pour leur chanson Dollar (que Francis enregistrera plus tard, en public, sur son dernier album), ils formeront le duo Les Frères Marc, nom trouvé par Aragon. Les Frères Marc interprètent les premiers poèmes de Jacques Prévert et des textes de Paul Vaillant-Couturier (Le Tandem, musique de Joseph Kosma)… Dans ces années de Front Populaire, Francis découvre la revendication et la fraternité, s’éveille à la vie politique, se rapproche du Parti communiste dont il restera, comme beaucoup d’autres, un simple « compagnon de route ».


Yves Montand, frère de chant

En 1946, Francis Lemarque, qui vient de rencontrer sa future épouse, Ginny, entre aux Éditions de Minuit comme… livreur. Mais la chanson le taraude déjà. Paradoxalement, ses tout premiers textes, non publiés (l’histoire d’un condamné à mort), sont à l’opposé de ses grandes chansons populaires. « J’étais morbide, funèbre, reconnaît-il. Pour moi, être anticonventionnel, c’était justement ne pas faire ce qui aurait plu au public… » La découverte d’Yves Montand sur la scène de l’Étoile le bouleverse et transforme ce jeune homme un peu « morbide » en chantre de la joie de vivre retrouvée… En Montand, Lemarque trouve un alter ego, un frère de chant, le porte-voix d’une jeunesse marquée par la guerre. « Il chantait les bonheurs, les luttes, les espoirs, les révoltes de toute une génération. Chaque spectateur, chaque spectatrice se reconnaissait dans les personnages qu’il faisait vivre dans ses chansons. » Francis est également impressionné par les mains de Montand, des mains « avec lesquelles il dessinait dans l’espace des formes étranges, qui ne soulignaient rien de précis mais créaient autour de ses chansons une atmosphère de poésie inhabituelle sur une scène de music-hall. » Ses chansons aussi lui trottent dans la tête : Battling Joe, Ce monsieur-là, La grande cité, Dans les plaines du Far-West… Francis ressort « sonné » du théâtre de l’Étoile. « J’étais jaloux. Il avait réussi ce que je rêvais de réaliser », s’avoue-t-il à lui-même.


« Faut pas se dégonfler ! »

Piqué au vif, Francis se lance alors un défi : écrire pour Montand ! Il s’enferme de longs jours dans sa petite chambre du boulevard Saint-Germain prêtée par un ami et en ressort avec le départ d’une première chanson : « Quelle était verte ma vallée... », l’histoire d’un cow-boy chassé de ses terres par la compagnie de chemin de fer, un titre bien dans la couleur « western » des premiers succès d’Yves Montand… Bal, petit bal et Le tueur affamé, petit chef d’œuvre d’humour noir qui relate la journée ratée d’un… tueur à gages (enregistrée également par Maurice Chevalier), verront le jour dans les mêmes circonstances… d’enfermement forcé ! « Faut pas se dégonfler ! », lui avait conseillé Jacques Prévert. Francis a retenu la leçon.

Ami de Francis depuis 1934, Prévert écoute ses chansons et le présente immédiatement à Yves Montand. « T'en as beaucoup comme ça ? », lui lance ce dernier, visiblement impressionné... « Tant que je sentirais que vous avez envie de les chanter, je travaillerai et j'écrirai pour vous », réplique tout naturellement Lemarque. Une des plus fameuse association auteur-interprète de l'après-guerre est née. Montand, au faîte de sa gloire, enregistrera une vingtaine de chansons de Francis, dont À Paris, Je suis venu à pieds, Le chemin des oliviers, Cornet de frites, Les routiers ou Matilda, adaptation d'une chanson australienne de Marie Cowan enregistrée notamment par Josh White (Waltzing Mathilda), chanson de marche dont il fait une superbe ballade.

« Aujourd'hui, déplore Lemarque, pour un auteur inconnu, toucher directement un artiste de la trempe de Montand, c'est impossible. À l'époque, le coup de cœur d'un artiste entrait en ligne de compte, les directeurs artistiques lui faisaient confiance, c'était lui qui jugeait ce que le public aimerait, comment le public allait recevoir ce qu'il allait lui donner... On n'appliquait pas les mêmes critères que maintenant. »


À Paris

De même que Paris ne s’est pas fait en un jour, À Paris, la carte de visite de Francis Lemarque, mettra beaucoup de temps à naître. « Je voulais, rappelle-t-il, composer une chanson qui serait un long poème d’amour dédié à ma ville, à ses habitants, à ses quartiers, à ses rues que j’ai parcourues inlassablement, dans lesquelles j’ai puisé cet amour de la liberté, ce bonheur de vivre qui n’existent nulle part ailleurs. » Pour lui donner sa forme définitive, Francis devra choisir parmi les quatre-vingts couplets du texte original, aujourd’hui perdu... Aux rythmes tourbillonants de la valse musette, la chanson mêle de subtiles arabesques qui lui donnent son cachet (sa structure mélodique, qui descend très bas et qui monte très haut, rebutera aussi quelques interprètes). Reportage sur la capitale, « clip » avant l’heure, À Paris met en scène ses couples d’amoureux immortalisés par Doisneau mais évoque aussi, discrètement, la « débrouille » de l’après-guerre (« Les taxis en maraude qui vous chargent en fraude ») et la « mistoufle » (ceux qui veulent oublier et qui se jettent à l’eau dans la Seine…). Piaf s’y intéresse (« Vous avez un trésor, là ! »), Montand l’apprend et exige de Francis qu’elle lui revienne d’office ! Et c’est lui qui fera un triomphe à cette chanson, avec laquelle il termine ses récitals, au départ négligemment considérée comme « un truc de plus sur Paris »...

Le 20 juillet 1948, lorsqu'il épouse Ginny (pour qui il écrira Toi, tu ne ressembles à personne), Francis est maintenant connu pour ses chansons. L'année suivante, Jacques Canetti, personnage incontournable de la « bonne » chanson française (disques Polydor puis Philips, théâtre des Trois Baudets), l’engage.  « Canetti a voulu faire de moi une vedette, mais je ne me suis jamais senti les épaules assez solides pour assumer cette responsabilité », se souvient Francis, qui se serait contenté de sa place enviable d'auteur-compositeur fort recherché. Montand, Chevalier, Eddie Constantine (Bientôt le soleil), Henri Salvador (Un petit air dans la caboche), Patachou, Yvette Giraud le chantent... « Souvent, le soir, j'allais dans trois ou quatre music-halls différents entendre des artistes chanter mes chansons et j'étais beaucoup plus heureux qui si c'était moi qui étais sur scène ! J'adorais écouter les réactions du public sans qu'il me voie. J'aimais ce côté Haroun Al-Rachid... »


Quand un soldat

En février 1952, Francis fait écouter à Montand les premières strophes de Quand un soldat. Réaction immédiate du « prolo chantant » qui, depuis son mariage avec Simone Signoret, affirme de plus en plus publiquement ses convictions politiques : « Tu la termines le plus vite possible et tu me la donnes ! » La chanson achevée, Montand tique néanmoins sur le dernier vers, jugé trop didactique : « Que les canons se taisent pour toujours », aussitôt abandonné. Texte en mains, Montand la crée quarante-huit heures plus tard sur la scène du Palais de la Mutualité.


« Quand un soldat revient de guerre il a

Simplement eu d'la veine et puis voilà... »

(Quand un soldat)


En pleines guerres d’Indochine et de Corée, cette chanson occasionne quelques « soucis » à son créateur. Interdite à la radio d’État, elle suscite des bagarres lorsque Montand la chante sur scène. On perturbe ses tours de chant, on le menace de mort… Le batteur Roger Paraboschi se souvient précisément d’un incident survenu à Lyon : « Après le spectacle, les musiciens sont partis discrètement par derrière. Montand m’a demandé de sortir avec lui par la grande porte. Devant le théâtre attendaient des groupes de paras avec leurs bérets rouges. Il n’y avait que deux ou trois flics. Montand est sorti comme un seigneur, il a traversé la foule menaçante. Personne n’a osé broncher. »

Standard de la chanson « engagée », chanson antimilitariste, Quand un soldat est contemporaine du Soudard de Jean-Claude Darnal et annonce Le déserteur de Boris Vian.

En octobre 1953, accompagné par Michel Legrand et son orchestre, Francis Lemarque enregistre un de ses grands succès, Le petit cordonnier, que reprendra Petula Clark en Angleterre sous le titre The little shoemaker. La même année, il fait une adaptation très réussie de Johnny is the boy for me, un titre américain créé par Les Paul & Mary Ford. Dans la bouche d’Édith Piaf et de quelques autres (Anny Gould, Catherine Sauvage…), cela donnera Johnny, tu n'es pas un ange, un standard, repris en français, en 1988, par le groupe belge Vaya con Dios. Francis voyage beaucoup. En 1955, de retour d'une tournée en Chine, il ramène un autre de ses futurs succès : Mon copain d'Pékin, chanson de fraternité :


« Et si mon copain

Aime mieux le riz qu'le pain

Ou préfère le thé au vin

Ça ne change rien... »

(Mon copain d'Pékin)


Le temps du muguet et de Marjolaine

L'année suivante, l'Académie Charles-Cros décerne à Francis Lemarque un grand prix du disque pour sa chanson La grenouille (adaptée aux États-Unis par Frankie Laine sous le titre Mister Frog). En 1957, au Festival mondial de la jeunesse de Moscou, dont il est l’un des invités, un air obsédant est matraqué sur les ondes. La chanson signée Soloviev-Sidoï et Matoussovski, l'imprègne fortement mais Francis mettra deux ans à l'adapter sous le titre Le temps du muguet, encore un succès.

L’année suivante, c’est Marjolaine, un tube repris par la plupart des vedettes du moment (cinquième au hit-parade des juke-boxes et première vente des petits formats), une marche entraînante introduite par la voix de Christiane Legrand (« Un inconnu sur sa guitare… »), L'assassin du dimanche, langoureuse valse que reprend Yves Montand, sur la scène de l’Étoile, en octobre 1958, en même temps que d’autres titres de Lemarque (Les amis, Les petits riens, Soleil d’acier).

1958 est décidément une grande année Lemarque : il passe à Bobino avec Dalida, à l'Olympia, une première fois avec Georges Brassens et Michèle Arnaud, la seconde avec Colette Renard et Paul Anka. « Francis Lemarque, écrit Brassens, semble bien avoir inventé ou réinventé l'art d'attacher dans la chanson plus d'importance à ce que l'on dit qu'à la façon de le dire, à chanter comme on fait entre amis, sans mettre à sa voix l'habit du dimanche. »

En 1959, Francis enregistre Elle n'avait que 17 ans, l’adaptation d’une chanson américaine de Marty Robbins. Dans les chœurs, on reconnaît la voix de… Serge Gainsbourg, présent dans le studio ce jour-là, qui martèle le leit-motiv (« Dix-sept ans ! ») !


Éditeur

Auteur à succès (Une rose rouge, musique de Norbert Glanzberg, chanson entraînante dans la veine de Marjolaine), interprète reconnu, Francis Lemarque ajoute une corde à son arc en créant, en 1960, une maison d'édition. Il découvre ainsi Alain Barrière, édite Serge Lama, Félix Leclerc et Daniel Guichard. Surtout, il coédite avec Michel Legrand Les Parapluies de Cherbourg, refusé par tous les éditeurs approchés, ainsi que Les Demoiselles de Rochefort. Pour le cinéma, seul ou en collaboration avec Michel Legrand, il compose la musique de plusieurs films (Terrain vague, de Marcel Carné, Play Time, de Jacques Tati, plusieurs films avec Jean Gabin : Les vieux de la vieille, Le Gentleman d’Epsom, Maigret voit rouge…). Il enregistre aussi la chanson du film La guerre des boutons.

Quoiqu’un peu en retrait par rapport aux années 50, Francis Lemarque n’en continue pas d’enregistrer des chansons marquantes au cours des années 60 : Miséricorde, superbe slow-rock sur un texte de Jules Vincensini, Une marguerite, Vieux Salomon, C'est de la faute à l'accordéon (repris par François Deguelt), La faim de vivre (également enregistré par Isabelle Aubret), Rocambole, sur une musique de Jacques Loussier, le compositeur de la musique du feuilleton, La rose et la guerre, sur un texte d'une jeune ACI, Françoise Carel, Henriette, Premières neiges... En 1964, il reprend quatre de ses anciens succès puis publie un 30 cm de nouvelles chansons bientôt suivi d’un album consacré à Francis Carco, douze poèmes mis en musique, dont le superbe Je me souviens de la bohème. En 1968, Francis publie son dernier disque chez Fontana-Philips, un 30 cm avec L'Opéra des jours heureux (qu'enregistre aussi Juliette Gréco) et Tu tutoies les muses, que Sarah Vaughan adaptera sous le titre Blue green and gone.


Paris Populi

En 1972, invité par Jean Ferrat dans son spectacle du Palais des Sports, Francis Lemarque amorce son retour à la scène. Seul ou avec Georges Coulonges, il se remet à écrire de nouvelles chansons (Le chômage, La petite valse du juke-box). Ensemble, ils conçoivent Paris Populi, ambitieuse fresque qui raconte l’histoire de Paris, enregistrée par une pléiade d’artistes. « Remis en selle », Francis continue d’enregistrer de nouveaux albums (Le monde est beau, Vacances à Paris, La rue fait la fête…) et reprend le cycle des tournées, en France et à l’étranger. En 1981, le ministre de la Culture lui décerne le Grand Prix National de la Chanson. En 1988, il s’attèle à un autre projet ambitieux : l’enregistrement d’une anthologie de la chanson populaire, soit un coffret de dix 30 cm qui connaîtra un succès considérable. La même année, il chante au TLP-Déjazet à Paris et reçoit un hommage au festival de Bourges… Toujours présent sur la scène ou par le disque, Francis Lemarque publie en 1992 ses souvenirs aux Presses de la Cité. Sur la scène du Casino de Paris, en 1994, il fête ses cinquante ans de chanson et publie un nouveau disque (Quand Montand chante). Son dernier album, paru en 1997, sera un enregistrement public, réalisé en Allemagne (Les rues de mon quartier). Dans sa maison de La Varenne, il continue d’écrire et de composer… En novembre 2001, Mercury/Universal rassemble dans un élégant longbox de 3 CD soixante-douze de ses chansons, notamment ses toutes premières, jamais rééditées.

« Longtemps, longtemps, longtemps, après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues… » Après Charles Trenet, c’est un autre « monument » de la chanson française qui tire sa révérence, à l’âge de 85 ans, au mois d’avril 2002 (pour honorer sa mémoire, la SACEM a décidé de créer un Prix portant son nom dont le premier lauréat a été Vincent Delerm)… Parce que ceux qui les chantent ne connaissent pas toujours le nom de l'auteur, beaucoup de chansons du discret Francis Lemarque passent pour « anonymes » ou « folkloriques ». Enviable destin : à jamais, elles resteront... L'air de Paris.


Raoul Bellaïche

Revue Je chante !



Sources :

• Hervé Hamon et Patrick Rotman : Tu vois, je n’ai pas oublié, Le Seuil-Fayard, 1990.

• Francis Lemarque : J’ai la mémoire qui chante, Presses de la Cité, 1992.

  1. Je chante ! n° 15, dossier Francis Lemarque, 1994.


Biographie rédigée pour : « Francis Lemarque : L’air de Paris », CD Story Universal.

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L’air de Paris, par Les 3 Ménestrels

(album RCA, 1967)