Allain Leprest

 
 

Longtemps confinée aux grands auteurs de la rive gauche, Francesca Solleville vient de renouveler son répertoire grâce à Allain Leprest. « Je suis ravie, parce qu'Allain m'a apporté du sang neuf et redonné vingt ans de jeunesse. » Après un premier disque paru en 1994 (« Al dente »), un deuxième CD propose dix nouvelles chansons de Leprest (EPM).


   JE CHANTE ! — Pourquoi un deuxième disque avec Leprest ?

    FRANCESCA SOLLEVILLE. — Jacques Rosner, le directeur du Centre National Dramatique de Toulouse, m’avait proposé de venir chanter à Toulouse. Il a accepté de me mettre en scène, et j’ai demandé à Allain de m’écrire dix nouvelles chansons. La plupart des textes sont mis en musique par Gérard Pierron, mais la musique de La Garonne est de Michel Précastelli, et pour Appelle-moi Luciole, j’ai demandé à Jean Ferrat. Je suis ravie parce qu’Allain m’a redonné vingt ans de jeunesse, du sang neuf. J’en avais un peu marre d’être dans mon petit bouillon habituel, même si c’était un bouillon de super luxe avec Aragon, Mac Orlan, Ferré, Fanon, Pierre Grosz. Là, c’est un autre style, j’ai une chance inouïe.


    Vous vous connaissiez pourtant depuis longtemps !

    Oui, mais je suis très réservée. Quand Allain venait en Ardèche, je n’osais pas le lui demander. C’est lui qui, un jour, est venu me dire : « Je t’écrirais bien des chansons... » Je me suis lancée : « Chiche ! On va faire un disque... » Finalement, les choses se sont faites simplement et les douze premières chansons qu’il m’a écrites m’ont vraiment redonné le goût de mon métier. Je lui dois énormément, mais il ne s’en rend même pas compte !


    Au départ, ce deuxième disque devait être l'enregistrement public du spectacle créé à Toulouse...

    Oui, mais le preneur de son a eu des problèmes avec mes deux micros-cravates et j’ai dû aller en studio. En six séances, étalées sur deux jours, j’ai enregistré vingt-trois chansons.


    Tu as aussi repris Sacré Coco, qui figure sur le disque de Leprest...

    C’est une chanson formidable, d’un humour, d'une bonté et d’une tendresse extraordinaires ! Et il y a des images admirables.


    Paris is beautiful, c’est une toute nouvelle ?

    Oui, Allain m’a écrit cette chanson pour rappeller mes débuts dans les cabarets. Ce n’est pas entièrement vrai, dans la mesure où je ne balayais quand même pas la scène, mais il est exact que les soirs où il n’y avait personne, je n’étais pas payée. Il parle du « 20, rue de la Glacière » et ce qui est drôle, c'est que lorsque je suis arrivée à Paris avec ma mère, nous logions dans un petit hôtel minable situé rue de la Glacière, dont la femme de ménage a été, je crois, la mère de Leprest !

    Allain a une particularité extraordinaire : il devine les choses. Mon père, qui était un escroc, un gangster et un alcoolique, m’avait dit plusieurs fois : « Toi, ma fille, tu es comme moi : tu es un caillou. » J’étais désespérée à l’idée de lui ressembler... J’avais parlé de cette histoire, une seule fois, à Jean-Max Brua, en lui disant : « Écris-moi une chanson sur les cailloux, ça me ferait plaisir », mais jamais je n’en ai dit un mot à Allain. Et un jour, il est arrivé en me donnant ce texte, J'suis caillou. J’ai cru que j’allais tomber par terre... C’est une chanson très importante pour moi. Avec Allain, ce n’est pas la peine de se parler, il devine tout !


    Je croyais que tu lui avais demandé des textes pour ce disque.

    Rien du tout ! Je ne lui demande rien, jamais ! Je lui avais quand même parlé de mon grand-père, italien émigré à Marseille, mais c’était des petits détails. Quand je travaillais avec Pierre Grosz, je lui demandais des choses précises, une chanson sur ma grand-mère ou ma fille, par exemple, et il m'écrivait Sous le marronnier du jardin ou Victoire.

    Allain m’a écrit Ma dix-huit ans, une deuxième chanson sur ma fille Victoire, un texte extrêmement fort. Il sait ce qui me touche mais je suis parfois surprise de ce qu’il me donne. Paris is beautiful, c’est un peu léger, pour moi, mais j’ai une grande confiance en lui et il écrit très très bien. Alors je m’adapte, même si « les nouilles fascistes », dans Al dente, ça bloque des tas de gens, ils trouvent ça brutal...


    Parcourons les autres chansons de ce disque : À qui veut bien l’entendre, par exemple, dont le leitmotiv est « On doit tout à ceux qui n'ont rien » ?

    C’est une chanson avec laquelle j'ai failli commencer le spectacle. Elle dit bien ce qu'elle veut dire : on chante pour les gens,  on doit tout au public qui est là, et ce sont souvent des gens simples. Il y a plein de jeux de mots dans cette chanson.


    Paris Chopin ?

    Il l’a écrite pour que Jean Ferrat fasse la musique. Jean a participé à la construction de la chanson dans la mesure où la fin ne lui plaisait pas trop. C’est une chanson formidable.


    Le Passous Cotentin est en deux parties. Pourquoi ?

    C'est un long texte très difficile à retenir, parce que ce sont des images, un véritable tableau impressionniste. J’ai calculé que j’avais répété chaque chanson trois fois par jour pendant deux mois — soit cent quatre-vingt fois — pour les apprendre par cœur... Je n’ai pas de mémoire et j’ai horreur d’avoir des trous !


    Allons n’enfants ?

    C’est une chanson magnifique sur la guerre de 14-18 qu'on redécouvre. Jacques Tardi m’a récemment apporté son dernier livre sur la guerre de 14-18, en bande dessinée. Ça commence par : « Les trois coups viennent d’être frappés, le théâtre va commencer... » C’est extraordinaire, parce que ça rejoint pratiquement les premiers mots de la chanson d’Allain : « En n'avant les enfants / Par quatorze ou dix-huit / En rang les figurants / En piste les artistes... » Cette guerre, c’est vraiment le pire de tout ce qu’on pouvait imaginer. Je me demande comment les gens faisaient pour aller se battre, il fallait vraiment être bourré ! 


    Elle et lui ?

    Allain l’a écrite pour mon mari et moi, et c’est complètement nous ! Il nous a sans doute observés à Antraigues et il a tout compris, c’est un intuitif extraordinaire. C'est très bien écrit et la musique, de Pierron, est ravissante.


    Les arbres ?

    C’était la plus dure à chanter, pour moi. C’est une chanson un peu céleste. J'aime bien la nature mais n'avoir pour copain qu'un seul arbre... Gérard Pierron vit un peu en ermite près d'Angers.


   Saint-Pierre Sémard ?

    Splendide ! Celle-ci, elle n’a pas été écrite pour moi. Allain l’a faite lorsqu'il est allé à Saint-Pierre-des-Corps, où Pierre Sémard était cheminot.


    Où que je vive ?

    Elle figure aussi sur le premier disque, c’est une belle chanson d’amour, genre inhabituel chez moi.


    Gare à la Garonne ?

    C'est une chanson qu'Allain avait écrit pour Nougaro. Magnifique !


   Le chagrin ?

    Une chanson splendide. J’entendais Nadine Trintignant à la radio où elle parlait justement du chagrin en disant qu’il était vraiment important d’avoir des chagrins, qu’il ne fallait surtout pas chercher à les éviter mais au contraire aller au fond pour pouvoir en ressortir. C’est tout à fait le thème de cette chanson.


    Appelle-moi Luciole ?

    Ferrat a composé la musique et Allain a fait ce texte qui est une vision de l’Ardèche où l’on voit Antraigues, avec son petit clocher, ses touristes, l’artiste qui s’enchriste...


    T’as pas cent balles ?

    Celle-ci aussi elle est pleine de jeux de mots : « Cent Plac' des fêtes / Pour qu’on s’emballe / Cent bals musette / T'as pas cent ball's / Cent ball's à blanc / Pour fair' le bal / des survivants... /.../ Tu mendieras / Tu mens / Tu m'en diras tant... »


    Il écrit vite, Leprest ?

    J’ai quelques brouillons, ils sont assez raturés mais il écrit très vite, en fait, parce que les textes intermédiaires, il les a quasiment écrits devant moi, au Café de la Mairie, qu'il appelle son bureau, d'ailleurs. Allain a ses... horaires de bistrot. Il s'absente quelques heures, rencontre des gens et il revient en ayant plein d'histoires à raconter. Il ne fait pas que boire, Allain, il a aussi besoin de contacts humains.


    Que penses-tu des quotas ?

    Je trouve que c’est très bien d’avoir mis les pieds dans le plat ! En Angleterre, dans les années 60, c'est grâce aux quotas que les Beatles sont sortis. Je trouve scandaleux d'entendre certaines radios dire qu’elles n'arriveront pas à passer 40 % de chansons françaises, faute de chanteurs... C’est complètement faux de dire qu’il n’y a personne actuellement ! Des artistes qui ont de bonnes chansons et qui chantent bien, comme Fabienne Elkoubi, Leprest  ou Mano Solo ne passent jamais. La plupart des jeunes qui animent les radios n’y connaissent rien du tout.

    Ces « professionnels » n’ont pas la culture du métier qu’ils pratiquent ! Qu'un animateur comme Laurent Ruquier, que j'aime bien, n’y connaisse rien, ce n’est pas très grave, ce n’est pas vraiment son truc, mais le responsable de la programmation musicale, lui, devrait savoir de quoi il parle !


Propos recueillis par Colette Fillon

et Jean-Paul Peyre, le 9 mars 1996.



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lundi 15 août 2011

Francesca Solleville parle d’Allain Leprest (1996)

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Vu par françoise kucheida (1996)

Vu par francesca solleville (1996)

ENtretien avec allain leprest (1999)

 
 
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