Montéhus

 

Montéhus, le chansonnier humanitaire

    Mort en 1952, Montéhus avait, dans les années 70, fait l’objet d’une compilation sur un 30 cm paru sur le label Expression Spontanée. La chanson Gloire au 17ème - son tube - a figuré sur de nombreuses anthologies. Mais une compilation de l’importance de celle que vient de publier EPM est la première du genre, et il faut la saluer. « Montéhus, le chansonnier humanitaire », a été réalisé par Jean Quennec et Lionel Risler pour l’Anthologie de la Chanson Française, grâce à la collaboration de plusieurs collectionneurs (Lionel Risler, Daniel Nevers, Edouard Pécourt, Claude Fihman, Sylvain Delobel). La restauration a été assurée par Lionel Risler du Studio Sofreson.


   
Les 46 titres - 15 monologues, dont trois présentés en deux versions, et 31 chansons - de ce double CD se répartissent comme suit : 29 titres enregistrés entre 1905 et 1914 (disques Pathé), 7 vers 1910 (Le Semeur), 6 en 1936 (Odéon), à quoi s’ajoutent les quatres chansons interprétées par Marty, chanteur de l’Opéra de Monte-Carlo, au début des années 30 sur les disques Perfectaphone.

    L’intérêt historique de ces enregistrements est indéniable et il faut savoir surmonter la gêne occasionnée par la mauvaise qualité technique de beaucoup de repiquages. Né en 1872 dans une famille d’ouvriers qui compte vingt-deux enfants, Gaston Brunswig (il adoptera vite le pseudonyme de Montéhus) débute au caf’conç’ à l’âge de douze ans. Il obtient un premier succès avec Jean-Baptiste Clément (Les ombres de la nuit). La lecture des titres de ses chansons et monologues ne laisse aucun doute sur ses intentions et ses aspirations : anticléricalisme (Bon voyage m’sieur le curé, après la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905), antiparlementarisme (Y’a qu’des honnêt’s gens dans le gouvernement), antimilitarisme (Gloire au 17ème, Marche de la paix, L’enfer du soldat), critique de la bourgeoisie (Ils ont les mains blanches, L’impôt sur les feignants)...

    La critique sociale n’est pas en reste et de nombreuses chansons s’attardent sur la misère de la classe ouvrière et sur les « gueux » : On ne devrait pas vieillir (« On ne devrait pas vieillir quand on est ouvrier... »), Ne riez pas des autres (« Ne riez jamais du malheur des autres... »). Proche de la chanson Les inquiets, de Gaston Dumestre, Les rafles évoque, dans sa première partie, les S.D.F d’alors : « Quand la nuit devient sombre / On voit sous les ponts de Paris / Se glisser comme une ombre / Les pauvres gueux les sans-abris / Enveloppés dans leurs guenilles / Ils étouffent leurs sanglots / Ils s’en vont les sans-familles / S’endormir au bord des flots / Et sur la croix de pierre / Grelotant de fièvre et de faim / S’endorment les Jean Misère / les parias du genre humain /.../ La rafle ! La rafle ! / C’est la chasse qui commence / Sauve-toi pauvre gibier / Sans égard pour la souffrance / Le chasseur est sans pitié / La rafle ! La rafle ! / Voilà les policiers... ».

    Quatre vingt ans plus tard, il est difficile d’adhérer spontanément à la plupart des chansons : l’interprétation d’époque, emphatique, y est sans doute pour quelque chose. En revanche, les monologues sont plus convaincants : On ne veut plus de chiens dans les maisons, par exemple, possède une sobriété qui lui fait passer la rampe du temps. Tous les textes sont de Montéhus et la plupart des musiques sont dues à Chantegrelet et Doubis. Etonnant : il n’existe pas de version Montéhus de la Butte rouge, sa chanson la plus classique, intemporelle parce qu'universelle.

    Du point de vue discographique, cette compilation pose une question : s’agit-il, oui ou non, de Montéhus lui-même ou d’un « cover » ? Sinon, pourquoi les chansons (les enregistrements Odéon de 1936 et les interprétations de Marty mis à part) sont-elles précédées de l’annonce : « répertoire Montéhus », alors que pour les monologues il est bien précisé : «... chansonnier Montéhus, interprété - ou enregistré - par l’auteur » ?  Selon Marc Monneraye, discographe, spécialiste du 78 tours, Pathé, à ses débuts, cherchait à vendre des chansons et non des interprètes. D’où les nombreux disques qui, à l'époque, ne mentionnent pas l’interprète (« Répertoire Yvette Guilbert », notamment). Le chanteur Marcelly a prêté sa voix à beaucoup de ces enregistrements. Rappelons que ce n’est que vers 1910-1911, à l'occasion d'une refonte du catalogue, que le nom de l’interprète commence à apparaître sur les étiquettes et que la pratique des annonces parlées prend fin en 1915. D'autre part, toujours selon Marc Monneraye, la marque Le Semeur a été déposée le 7 mars 1913 : les 7 monologues présentés ici (deuxième CD) ne peuvent avoir été enregistrés en... 1910. Alors ?

    Un dernier mot sur les six faces Odéon enregistrées effectivement par Montéhus en 1936, à l’avénement du Front Populaire : deux reprises - Gloire au 17ème et Le chant des jeunes gardes - et des textes de circonstance. Vas-y Léon est un « vibrant » appel lancé à Léon Blum  (« Vas-y Léon ! Défends ton ministère ! Vas-y Léon ! Fous La Rocque en prison ! / Vas-y Léon ! Faut qu’Marianne ait raison ! »). Dans Le décor va changer, Montéhus harangue les nantis et les nargue : « Y’aura de la soupe dans la marmite / Nos femmes iront chez le boulanger / Le bonheur nous rendra visite / Messieurs, le décor va changer ! », « Tout ça parce que dans une boîte / On su j’ter un p’tit bulletin / C’qui fait qu’au lieu d’aller à droite / On marche à gauche, quel bon chemin ! ». Plus loin, il ajoute : « La nation forte sera heureuse / Car Léon Blum est son berger »... Dans quatre ans, le pays sera dirigé par un autre « berger »... Juif, Montéhus portera l’étoile jaune pendant l’Occupation.                

    En 1947, à plus de soixante-dix ans, il reçoit la Légion d’honneur des mains de Paul Ramadier. Il meurt cinq plus tard.

    Sur le personnage, les opinions sont partagées et il faut rappeler sa brutale conversion au bellicisme pendant la première guerre mondiale et certains couplets indignes de l’auteur de Gloire au 17ème, ce que ne manque pas de faire Marc Robine dans le copieux livret qui accompagne le disque. Pour Jacques Sylvère (La Presse Nouvelle Hebdomadaire, 26 décembre 1969), « Evidemment, dès qu’il était sur le plateau, sa sincérité était entière, il vivait intensément son personnage de réfractaire mais en sortant des coulisses, le terrible ennemi des lois se muait en paisible citoyen ».


Raoul Bellaïche


◊ Montéhus : Le chansonnier humanitaire. Double CD EPM 982.462.


CD 1 : Le Père la révolte - La grève des mères - Gloire au 17ème - Voilà les Prussiens (monologue) - Les rafles - Marche de la paix - L’enfer du soldat - Un vrai croyant - Deux ans pour tous - On ne devrait pas vieillir - Ne riez pas des autres - Morale à la débauche - La capote grise - On ne veut plus de chiens (monologue) - Le vieux cantonnier (monologue) - Le charretier brutal (monologue) - On est en République - Mais r’gardez-vous donc - Brisons la chaîne - Les misères - Ils ont les mains blanches - Y’a des honnêt’s gens dans le gouvernement - Je chante pour vous.


CD 2 : Ohé ! Vous pouvez rire - Les sacrifiés - La fête à Jésus - Bon voyage m’sieur le curé (monologue) - Quand les femmes sont belles - Les gueux et la lune - Gloire au 17ème - Le chant des jeunes gardes - Vas-y Léon - Le décor va changer (monologue) - L’espoir d’un gueux (monologue) - Le cri des grévistes (monologue) - La Butte rouge - Les bazars - L’impôt sur les feignants - La vague humaine - Le charretier brutal (monologue) - Le pape et le tango (monologue) - On veut pu’ d’gosses (monologue) - On veut pu’ d’chiens (monologue) -  C’était un fou (monologue) - Pitié pour eux (monologue) - Voilà les Prussiens (monologue).